Ramasser les sacs d'épicerie

Ramasser les sacs d'épicerie
Aujourd’hui, je ramasse les sacs d’épicerie chaque fois que je peux. Et j’ai appris cette leçon d’une jeune femme qui n’a jamais obtenu son diplôme.

Maryse avait 21 ans à l’époque où la DPJ lui a retiré la garde de ses deux fils de 4 ans et 2 ans. Négligence. Pendant trois ans, elle s’est endormie tous les soirs en demandant à Dieu de l’aider à devenir une bonne mère pour ses fils.

Une enfance faite de faim et de violence; une adolescence noyée dans l’alcool; puis deux amoureux qui l’abandonnent coup sur coup, en apprenant qu’elle est enceinte.

La travailleuse sociale de la DPJ l’a beaucoup aidée; l’a encouragée et soutenue dans la remontée spectaculaire qu’elle a dû opérer. Cure de désintox, atelier de compétence parentale, retour aux études, thérapie. Maryse ne s’est pas transformée en fée des étoiles ni en sainte mère. Encore aujourd’hui, il lui arrive de traiter son grand garçon de « niaiseux ». Et la plupart du temps, elle lui ébouriffe les cheveux tout de suite après en ajoutant « c’t’une farce! ». Elle ne le frappe plus; ne le prive plus jamais de souper et le prend dans ses bras une fois par jour. En la voyant, vous diriez qu’elle a l’amour tough.

Pendant les trois années où ses fils ont été placés en famille d’accueil, Maryse a déployé un courage et une persévérance qui devrait servir de modèle public.

Sa force tranquille, son espérance et sa capacité de changement me sont une source inaltérable d’inspiration. Mais je lui suis encore plus reconnaissante de m’avoir un jour montré à porter des sacs d’épicerie…

C’était un jour d’hiver, nous étions toutes les deux dans le métro. Devant nous, une toute jeune femme avec trois sacs d’épicerie dans la main gauche et une poussette dans la main droite, où est couché un bébé d’au plus 18 mois. Autour d’elle, comme une petite abeille agaçante, une enfant d’environ 3 ans gambade allègrement, ses bottes d’hiver faisant un bruit d’enfer dans l’écho du métro. Le bébé pleure parce qu’il a chaud dans son habit de neige; la jeune maman crie à sa grande de revenir près d’elle tout de suite. Mais la petite ne vient pas. Le bébé pleure un peu plus fort et lance son jouet loin devant lui. En se penchant pour le ramasser, la maman échappe ses sacs et ses mitaines. En se redressant, elle hurle carrément après sa fille qui ne cesse de s’éloigner davantage.

À cet instant, tout le monde s’est arrêté. Et la regarde. Elle a laissé son bébé là et court chercher sa plus vieille, qui prend cela pour un jeu et n’a pas saisi la tension qui s’est installée. Quand la jeune mère gifle sa fille à pleine volée, tout le monde est estomaqué. Quand elle la ramasse d’une seule main, en la remettant sur pied brutalement, nous sommes tous outrés, scandalisés, choqués. On se regarde tous, tenant tous les rôles à la fois : juge et jury, prêts à la condamner sur le champ. Mauvaise mère.

C’est là que j’ai vu Maryse. Pendant que la petite fille pleure à pleins poumons et que la mère la menace de la frapper encore si elle ne se tait pas, Maryse s’est penchée calmement pour ramasser les sacs d’épicerie, échappés durant la scène. Elle se tourne vers la jeune femme avec un grand sourire chaleureux : « Laisse-moi t’aider. Ces sacs-là, ça lâche tout le temps. » La jeune mère la regarde silencieusement. Maryse a fini de ramasser. Elle tient les sacs d’une seule main et tend l’autre main vers la petite fille. « Tu veux-tu m’aider? » dit-elle avec un grand sourire chaleureux. Se tournant vers la mère, elle sourit encore plus. « J’ai deux enfants moi aussi. Je sais ce que c’est... » Et Maryse est repassée devant moi en me faisant un clin d’œil, tenant toujours la petite fille par la main, suivie par la jeune mère et sa poussette.

Finalement, on n’a pas magasiné ce jour-là. À la place, Maryse m’a donné une grande leçon sur la vie, la compassion, l’assistance et le jugement.

Celle qui avait été jugée tant de fois connaissait le poids du regard des autres sur nos limites. Ne l’avez-vous jamais senti sur vous-même? La jeune femme à la poussette se savait inadéquate dans les gestes posés ce jour-là. Au lieu de la condamner par le silence, Maryse a marché vers elle pour partager le fardeau du jour. Pas de grands discours, pas de philosophie. Un tout petit geste qui a tout changé.

Aujourd’hui, je ramasse les sacs d’épicerie chaque fois que je peux.

Et j’ai appris cette grande leçon d’intervention d’une jeune femme qui n’a jamais obtenu son diplôme d’études secondaires.

 

Ce texte a été originalement publié sur le blogue de France Paradis.

 

Photo : iStock.com/huePhotography

France Paradis
Orthopédagogue de formation, je présente des conférences et j’offre des ateliers en intervention psychosociale depuis de nombreuses années. J'aime aussi me définir comme une archéologue du sens des choses.
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