Déménager

Déménager
Louise a vendu sa maison. Dans quelques semaines, ce sera le grand déracinement. En faisant ses boîtes, c’est sa vie qu’elle emballe.

Louise a vendu sa maison. Dans quelques semaines, ce sera le grand déracinement. En faisant ses boîtes, c’est sa vie qu’elle emballe. Les vieux gobelets à bec de ses enfants dans les armoires de la cuisine. Les premiers barbeaux aux crayons de cire, soigneusement datés, dans le petit bureau. Dans sa bibliothèque, les livres sur l’éducation des enfants lui ont rappelé ses premières années de mère, ses nuits d’inquiétude, ses doutes. Dans la salle de bain, au fond du tiroir du haut, un bracelet d’hôpital minuscule, souvenir de la méningite du petit dernier. Assise sur le carrelage de la salle de bain, elle a vu resurgir les images de ces heures interminables dans la salle d’attente bondée… Comment fait-on pour empaqueter les souvenirs d’angoisse dans une boîte de carton?

Deux mille photos dans la bibliothèque, aimantées sur le frigo, accrochées sur les murs. Certaines datées et annotées; beaucoup d’autres, pêle-mêle. Le premier Noël de petit William. Petit William qui se baigne dans l’eau du Lac Saint-Jean; une autre en vélo. Mathilde devant un bonhomme de neige, souriante dans la lumière de janvier. Le premier Noël de Mathilde. Les enfants soufflant leurs bougies d’anniversaire, la famille en camping, le spectacle de danse de petit William.

Ce sont les photos qui l’ont fait craquer. Elle devra en laisser la moitié à Marc.

Dans le sofa, avec les genoux ramenés sur sa poitrine, Louise a pleuré. Pleuré sur son rêve de famille heureuse et parfaite. Pleuré sur son amour-pour-toujours. Et pleuré aussi pour tant d’autres choses…

On pense à tort que le plus difficile, c’est de partir. En fait, le plus difficile vient après. Prendre racine demande tant de soins. Faire à manger en cherchant les ustensiles. Habiller les enfants en cherchant les bottes de pluie. Regarder par la fenêtre et ne rien reconnaître. Dire au revoir aux enfants le dimanche soir. Et attendre leur retour la semaine suivante… Prendre racine dans une nouvelle vie demande du temps et de la compassion pour nous-même.

Et alors qu’il nous faut retenir nos propres morceaux de partir au vent, il y a les enfants… Seront-ils traumatisés de cette déchirure? Les avons-nous blessés irrémédiablement? Et la morsure venimeuse de la culpabilité nous laisse le cœur en lambeaux.

À tous les pères et toutes les mères qui déménageront dans les semaines à venir, en emportant seulement la moitié des photos, je voudrais vous rappeler ce que vous savez déjà : la vie est puissante et féconde. Il faudra beaucoup de soins et de temps; il faudra beaucoup d’attention aux enfants, oui. Mais la rivière retrouvera son lit. Elle l’a déjà fait dans votre vie, dans vos amours, dans votre travail, dans vos amitiés. Vous avez déjà cru que la vague vous noierait et la grâce vous a soulevés. Vous avez déjà eu peur, très peur; et vous avez pourtant été capables de vous tenir debout au milieu des flammes. Rien ne sera parfait et chacun portera les cicatrices du déracinement. Il y en a toujours, c’est comme ça.

Prenez bien soin de vous. Renoncez à la culpabilité : elle rend stériles les terreaux les plus riches. Marchez vers le soleil. Et je vous promets que la puissance qui vous habite vous étonnera un jour, pareille au brin d’herbe qui casse l’asphalte pour trouver la lumière.

Ce texte a été originalement publié sur le blogue de  France Paradis.

 

Photo : iStock.com/KatarzynaBialasiewicz

France Paradis
Orthopédagogue de formation, je présente des conférences et j’offre des ateliers en intervention psychosociale depuis de nombreuses années. J'aime aussi me définir comme une archéologue du sens des choses.
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