Ne tirez pas sur les fleurs

Ne tirez pas sur les fleurs
2 mai 2018
Grandir demande du temps. Et c’est du temps qu’on ne peut ni compresser ni réduire. Si vous voulez un jardin, tirez-vous sur les fleurs?

Grandir demande du temps. Et c’est du temps qu’on ne peut ni compresser ni réduire. Si vous voulez un jardin, tirez-vous sur les fleurs?

Aux petits matins frisquets de l’hiver, quand mes enfants étaient tout-petits, je menais une course effrénée pour arriver à temps. « Dépêche-toi, dépêche-toi! » Je devais bien le leur répéter 20 fois dans l’heure qui précédait le départ pour la garderie. « Mets tes bottes, mets ton manteau! Dépêche-toi! » Il fallait toujours se dépêcher, aller plus vite. Les avais-je mis au monde pour participer à un interminable marathon?

Comme nous sommes pressés!

À peine est-il né qu’on examine le petit à la lumière d’une courbe de croissance. On se pavane s’il marche à 7 mois. On angoisse s’il ne babille pas à 12. On fouille dans les dernières parutions pour trouver le truc qui stimulera sa croissance. On veut le rendre « autonome » à 4 ans et on est bien fier s’il sait déjà lire avant sa première année d’école.

Or, grandir demande du temps. Il faut à la nature plus d’une trentaine d’années pour mener un arbre à sa pleine maturité. Et parfois davantage. Mais l’humain a inventé des machines qui permettent de l’abattre en moins de deux minutes. De la même manière, il faut de très nombreuses années pour mener un enfant à l’âge adulte. Et, lui aussi, il en faut bien moins pour l’abattre.

Ce qui est important prend du temps

Nous en sommes venus à croire que le rythme lent de la croissance était un obstacle qu’il nous fallait abattre. Les êtres vivants ont pourtant leur propre rythme depuis des milliers d’années; l’avons-nous oublié? Rien de ce qui importe vraiment dans la vie ne se fait rapidement. Partager un bon repas demande des heures de cueillette, de préparation et de cuisine. Aimer ses amis exige des années d’épreuves partagées et de conversations, parfois faciles et parfois difficiles. Ces liens tirent précisément leur valeur du temps que nous y avons mis.

Élever un enfant est du même ordre et requiert des milliers de nuits sans sommeil et de jours attentifs. L’estime d’un petit enfant jaillit très lentement de ces encouragements répétés sans fin; de ces larmes essuyées doucement; des rêves portés pendant des mois et des milliers de chagrins consolés.

Ne tirez pas sur les fleurs

La confiance d’un enfant se construit avec ces milliers de gestes posés chaque jour pour nouer un lacet, remonter une couverture sous le menton, souffler sur un bol de soupe trop chaude. Grandir demande du temps.

En tirant les enfants vers la maturité, nous les privons de leur univers légitime : insouciance, légèreté, candeur, spontanéité. Et cet arrachement n’est pas sans prix. Il est si tentant de croire que plus vite, c’est mieux. Nous tirons tant d’orgueil de leur précocité. Mais je me demande si nous mesurons bien la pression que cette course à la performance exerce sur nos enfants. Les diagnostics d’anxiété et de dépression infantile ne cessent d’augmenter. Non, cet arrachement de l’enfance n’est pas sans prix. Et ce sont les enfants qui paient le prix. Alors j’ai envie de hurler. Qu’avons-nous fait de ces fleurs qui nous étaient confiées?

 

La version originale de ce texte a été publiée sur le blogue de  France Paradis.

 

Photo : GettyImages/Hakase

France Paradis
Orthopédagogue de formation, je présente des conférences et j’offre des ateliers en intervention psychosociale depuis de nombreuses années. J'aime aussi me définir comme une archéologue du sens des choses.
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Commentaires (8)

  1. Karine 3 mai 2018 à 14 h 09 min
    Merci pour ce texte qui me parle énormément.
  2. Johanne 5 mai 2018 à 09 h 22 min
    Quel magnifique,texte,plein,de sagesse,merci
  3. Jocelyne 10 mai 2018 à 09 h 12 min
    Totalement raison. Mais dans ce monde qui va de plus en plus vite, peut-on se permettre d'être un peu plus lent et de profiter de la vie. Avant nos mamans ne travaillaient pas à l'extérieur. Aujourd'hui, il faut se dépêcher pour aller porter les enfants à la garderie et courir pour se rendre au bureau pour ne pas arriver en retard. Les enfants sont tellement bousculer par notre rythme infernal qu'ils deviennent anxieux, angoissés, etc. Malheureusement ce n'est pas pour demain le changement...
  4. Danielle 12 mai 2018 à 08 h 31 min
    Je suis très heureuse de lire votre texte, j'abonde dans le même sens et je suis souvent perçue comme sortant d'un autre monde ( mais peu importe je tiens mordicus à mes convictions ). Laissons les enfants être des enfants, laissons les jouer, se perdre dans leurs pensées, ce temps si précieux ne repassera pas! Et n'oublions pas que les enfants apprennent en jouant, rien n'est perdu! Et à ceux qui disent que l'on doit à tout prix "pousser" les enfants à tout apprendre vite et de plus en plus tôt en disant qu'ils sont de vraies éponges, je réponds qu'une fois l'éponge saturée celle-ci n'absorbe pas plus d'eau. ..il faut la laisser sécher de temps en temps et lorsque plongée dans l'eau à nouveau elle absorbera encore! Il suffit de doser. Je suis un peu inquiète et profondément troublée de constater le nombre important de jeunes enfants médicamentés pour troubles anxieux dès 5ans!!! Je crois qu'il doit y avoir une réflexion collective sur le sujet. En attendant profitons de moments de découvertes de toute sorte en découvrant le monde à travers les yeux de nos petits et amusons-nous!
  5. Véronique 14 mai 2018 à 12 h 24 min
    Votre texte fait beaucoup réfléchir! C'est tellement vrai qu'il faut leur laisser le temps d'être des enfants!
  6. Marielle 15 mai 2018 à 21 h 04 min
    Merci de partager ce texte tellement vrai.
  7. Marco 16 mai 2018 à 00 h 24 min
    Je ne sais pas vous mais je crois que je suis encore en train de grandir car je continue à prendre mon temps avant de me presser ! Suis un papa de trois petites filles..., une rêveuse, une justiciere et une clown ! En effet, on est tellement pris par le temps, par nos contraintes, les quels on impose à nos petits que on oublie de prendre le temps pour eux... C'est décidé..., mon épouse les pressaira le matin pour l'école et moi je prendre le temps avec elles le soir ! 😁 Merci beaucoup pour ce texte que nous permet de se poser et penser à nos attitudes parentales !!
  8. Nathalie 16 mai 2018 à 17 h 11 min
    Je t'aime 😀 Essayer de ne pas répéter en boucle 'dépêchez-vous' avant de partir à l'école avec le sourire... Un challenge qui en vaut la peine !!