Un petit bisou

Un petit bisou
8 juillet 2016
Jonathan et sa mère m’ont donné une des plus grandes leçons de ma vie parentale: c’est tout-petit que l’on apprend, ou pas, que notre corps nous appartient.

À l’époque, je n’avais pas d’enfant et je croyais que la prévention des abus sexuels consistait à apprendre aux enfants à ne pas parler aux étrangers. Une de mes copines avait déjà deux enfants, que je trouvais mignons comme tout. Jonathan, le plus vieux, avait un petit visage tout rond, deux petites dents minuscules qui se frayaient un chemin sur le devant de sa bouche en cœur. Bref, on l’aurait dévoré tout cru!

Je me souviens de m’être approchée de lui avec toute la douceur du monde afin d’obtenir un petit baiser. Aucune mauvaise intention. N’étais-je pas une adulte « sécuritaire »?

En me voyant m’approcher, il a rentré la tête dans les épaules et détourné la tête. Surprise, j’ai fait un pas de plus vers lui et il a couru se réfugier dans les jambes de sa mère. Vous dire l’effet que ça m’a fait! Je me suis sentie rejetée personnellement : ne méritais-je pas la confiance de ce petit? Cet enfant n’était-il pas impoli? Si on le laissait faire à 14 mois, de quoi serait-il capable à 14 ans?

Je m’attendais à ce que sa mère le pousse vers moi en le rassurant. En insistant sur le fait qu’on ne fait pas ça. Mais elle n’a rien dit du tout et l’a gardé près d’elle en posant un bras protecteur autour de lui. Oh! Comme mon ego a été froissé! Insulté. J’ai songé que sa mère en faisait un enfant bien capricieux et mal élevé.

Mais pourquoi fallait-il que cet enfant m’embrasse? Parce que je croyais à l’époque qu’un bon enfant obéit; parce que je n’étais pas une menace et que même, j’avais été ben fine avec lui. Et puis, un petit baiser, qu’est-ce que c’est? Rien du tout.

Mais dites-moi, qui songerait à forcer le baiser de n’importe qui d’autre? Auriez-vous l’idée d’embrasser quelqu’un que vous ne voulez pas embrasser?

Les enfants ont bien peu de pouvoir. Ils mangent ce qu’on leur donne, ils portent les vêtements qu’on leur procure, ils se font garder par les personnes que nous avons choisies. Il arrive un jour où ils commencent à exercer un peu de pouvoir et disent Non! Tout le monde connaît cette période difficile et tout le monde a hâte qu’elle se termine. Pourtant cette étape est cruciale: exprimer son désaccord ou son désarroi n’est pas un défaut, c’est une ressource personnelle très précieuse. C’est durant cette période qu’ils apprendront à exercer leur libre arbitre et leur pouvoir de décision sur leur vie.

Ça ne veut pas dire que nous céderons à toutes leurs résistances! Mais il y a des décisions plus importantes que d’autres et le pouvoir de décider qui me touche et quand est une mesure de protection cruciale dans la vie.

Jusqu’à cet événement avec Jonathan, j’avais bien souvent retenu le visage d’un enfant entre mes mains pour obtenir le baiser qu’il me refusait. Je n’avais jamais songé que le baiser est un geste d’intimité bien différent de celui de refuser de manger ses brocolis. Et pendant que tout le monde rigole de voir une petite fille se tortiller entre les bras de grand-maman qui force son bisou, cette enfant est en train d’apprendre que les grandes personnes ont le droit de la forcer à une intimité qu’elle ne veut pas; qu’elles ont le droit (et trouvent ça drôle!) de la toucher sans son consentement.

Est-ce que c’est ça qu’on veut apprendre à nos enfants? N’est-ce pas le début de l’abus?

Les petits bisous des enfants, exactement comme nos propres baisers, sont un cadeau précieux lorsqu’ils sont consentis librement et non pas forcés par les parents. Jonathan et sa mère m’ont donné une des plus grandes leçons de ma vie parentale : c’est tout-petit que l’on apprend, ou pas, que notre corps nous appartient. Même si ça froisse grand-papa. Même si les amis trouvent nos enfants impolis de refuser. Même si  ça crée un malaise le jour de Noël.

Toutes les raisons sont bonnes pour refuser de donner un bisou. Peut-être que l’enfant est fatigué, peut-être qu’il trouve que grand-papa ne sent pas bon, peut-être qu’il fait un test. Peu importe. Chaque fois que je respecte le refus d’un enfant de m’embrasser, je lui permets d’apprendre que personne n’a le droit de le toucher s’il ne le veut pas. Chaque fois, il apprend à se faire confiance et à respecter ses limites.

Les petites filles et les petits garçons à qui on apprend cela deviennent des ados puis des adultes qui sont capables d’exercer leur pouvoir sur leur corps, au lieu de se laisser toucher par politesse ou par obligation.

 

Ce texte a été originalement publié sur le blogue de France Paradis.

 

Photo : iStock.com/Derek Thomas

France Paradis
Orthopédagogue de formation, je présente des conférences et j’offre des ateliers en intervention psychosociale depuis de nombreuses années. J'aime aussi me définir comme une archéologue du sens des choses.
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Commentaires (9)

  1. Flore 8 juillet 2016 à 10 h 02 min
    C'est tellement bien dit! Je suis française mais j'habite ici depuis 10 ans avec mon conjoint qui est québécois. Lorsque nous sommes allés en France avec notre fils de 3 mois, nous n'avons pas tout de suite permis à la famille de le prendre dans leurs bras car il n'était pas à l'aise. J'en ai entendu parler pendant 1 an car mon entourage a été très choqué. Mais en effet, pourquoi obligerions-nous un enfant à faire des bisous ou des câlins? Et encore aujourd'hui, nous ne le forçons jamais à donner un bisou s'il ne le veut pas.
  2. Myriam 8 juillet 2016 à 10 h 39 min
    Bonjour France! J'ai beaucoup apprécié votre billet d'aujourd'hui... comme beaucoup d'autres d'ailleur! :) Mais aujourd'hui, je me permet un commentaire. Chez moi, quand j'étais jeune, les bisoux et calins étaient "obligatoires". Cela me rendais tellement mal à l'aise face à certaines personnes! Je ne veux pas traiter ces individus de pédophiles, mais leur approche me faisait sentir vulnérable! Aujourd'hui, j'ai 2 enfants et jamais je ne les force à aller voir une personne contre leur gré!! JAMAIS! Tant pis pour ceux qui ne l'accepte pas... c'est comme ça! Sur ce, je vous souhaite la bonne journée!
  3. Soso 10 juillet 2016 à 15 h 44 min
    Ah que j'aime votre billet! Il faudrait l'imprimer et le placarder dans tous les endroits publics! Les bisous et les câlins, c'est un magnifique cadeau de la part d'autrui et surtout pas un droit! Nouvelle maman d'un magnifique et très rond poupon (!) il y a quelques années, j'ai détesté que des purs inconnus osent mettre leurs mains (sales, j'en suis certaine) dans le visage de mon trésor ou pire, ses petites mains. J'en ai ragé un bon coup lorsque je n'étais pas assez vigilante ou rapide. J'en ai chicané des personnes âgées, qui semblaient tomber des nues. Mon mari même ne me reconnaissait plus! J'étais devenue une tigresse qui protège son petit, mais qui clamait aussi haut et fort qu'un bébé, ce n'est nullement un bien public!!! Avec mon 2e enfant, je me suis calmée... mais je suis tout autant rigide quant aux gestes d'intimité. Mes enfants peuvent ME refuser un bisou et je n'en serai aucunement offusquée. Et je les encourage à s'affirmer et à dire NON peu importe la situation. Même s'ils ont reçu un immense cadeau (dire merci toutefois c'est non négociable). En résumé, si je repense à ma propre enfance, j'aurais aimé avoir une maman qui ne m'oblige pas à embrasser toutes ses amies au parfum douteux et aux lèvres exagérément écarlates...
  4. Aglaë 11 juillet 2016 à 10 h 30 min
    Je déteste quand les gens oblige leur enfant à faire la tournée des bisous et des câlins avant de partir. Si en enfant, aussi mignon soit-il veut me donner un bisou sur la bouche, je tourne la tête et tend plutôt la joue... Je déteste personnellement qu'on entre dans ma bulle sans y être invité que ce soit me toucher le bras ou des becs sur les joues! Ça fait 17 ans que je suis avec mon mari à peu prêt un an que ma belle-mère me laisse tranquille....
  5. Magali 11 juillet 2016 à 10 h 55 min
    Comme toujours, vos mots "font mouche"! Nous voulons tellement que nos petits soient sociables, que tous les enfants qu'ils croisent deviennent des amis, qu'on oublie de leur donner le droit d'avoir leurs préférences. Parfois la ligne est floue entre leur apprendre de faire confiance et d'aller vers les autres, et écouter son instinct, rester sur ses gardes.
  6. Raul 15 juillet 2016 à 11 h 35 min
    À l'inverse, je demande toujours à un enfant si je peux lui faire un bisou ou pas. Et j'écoute sa réponse. En cas de refus, j'ai l'habitude de dire "ok je te fais un coucou de loin alors" ou une formule approchante.
  7. Manon 26 juillet 2016 à 07 h 11 min
    Vraiment vous avez raison sur tout. Ma plus jeune ne voulais pas donner de bisous a personne a la fin des diners de famille ,elle partait se cacher dans l auto, tellement elle voulait etre certaine que personne ne l 'oblige. Je suis grand-maman maintenant et mes petits enfants,lorsque je leur demande un bisous (non imposer) viennent me le donner, je viens toute croche tellement c'est plus comme un cadeau du coeur . Comme vous dites aussi certaines personnes ne comprennent pas que des bisous se n'est pas sur la bouche qu'on leur donne. Point de vue hygiene,la bouche n'est pas pour tout le monde.
  8. France 26 juillet 2016 à 09 h 10 min
    Quoi de plus touchant qu'un enfant qui, spontanément, fait un câlin à un être qu'il aime, sans en avoir eu la commande ou la demande. Les gens fondent littéralement!
  9. Karine 27 juillet 2016 à 09 h 34 min
    À la maison nous avons trouvé une solution aux bisous et aux câlins non désirés. Nous faisons des bisous soufflés. Avec de l'imagination nous pouvons avoir une multitudes de bisous comme le bisou baseball, papillon ou celui qui prend le train ou l'auto....Un compromis qui je trouve ne force pas la proximité mais reste toutefois poli pour les amis et la famille.

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