Déménager

Déménager
13 mai 2016
Louise a vendu sa maison. Dans quelques semaines, ce sera le grand déracinement. En faisant ses boîtes, c’est sa vie qu’elle emballe.

Louise a vendu sa maison. Dans quelques semaines, ce sera le grand déracinement. En faisant ses boîtes, c’est sa vie qu’elle emballe. Les vieux gobelets à bec de ses enfants dans les armoires de la cuisine. Les premiers barbeaux aux crayons de cire, soigneusement datés, dans le petit bureau. Dans sa bibliothèque, les livres sur l’éducation des enfants lui ont rappelé ses premières années de mère, ses nuits d’inquiétude, ses doutes. Dans la salle de bain, au fond du tiroir du haut, un bracelet d’hôpital minuscule, souvenir de la méningite du petit dernier. Assise sur le carrelage de la salle de bain, elle a vu resurgir les images de ces heures interminables dans la salle d’attente bondée… Comment fait-on pour empaqueter les souvenirs d’angoisse dans une boîte de carton?

Deux mille photos dans la bibliothèque, aimantées sur le frigo, accrochées sur les murs. Certaines datées et annotées; beaucoup d’autres, pêle-mêle. Le premier Noël de petit William. Petit William qui se baigne dans l’eau du Lac Saint-Jean; une autre en vélo. Mathilde devant un bonhomme de neige, souriante dans la lumière de janvier. Le premier Noël de Mathilde. Les enfants soufflant leurs bougies d’anniversaire, la famille en camping, le spectacle de danse de petit William.

Ce sont les photos qui l’ont fait craquer. Elle devra en laisser la moitié à Marc.

Dans le sofa, avec les genoux ramenés sur sa poitrine, Louise a pleuré. Pleuré sur son rêve de famille heureuse et parfaite. Pleuré sur son amour-pour-toujours. Et pleuré aussi pour tant d’autres choses…

On pense à tort que le plus difficile, c’est de partir. En fait, le plus difficile vient après. Prendre racine demande tant de soins. Faire à manger en cherchant les ustensiles. Habiller les enfants en cherchant les bottes de pluie. Regarder par la fenêtre et ne rien reconnaître. Dire au revoir aux enfants le dimanche soir. Et attendre leur retour la semaine suivante… Prendre racine dans une nouvelle vie demande du temps et de la compassion pour nous-même.

Et alors qu’il nous faut retenir nos propres morceaux de partir au vent, il y a les enfants… Seront-ils traumatisés de cette déchirure? Les avons-nous blessés irrémédiablement? Et la morsure venimeuse de la culpabilité nous laisse le cœur en lambeaux.

À tous les pères et toutes les mères qui déménageront dans les semaines à venir, en emportant seulement la moitié des photos, je voudrais vous rappeler ce que vous savez déjà : la vie est puissante et féconde. Il faudra beaucoup de soins et de temps; il faudra beaucoup d’attention aux enfants, oui. Mais la rivière retrouvera son lit. Elle l’a déjà fait dans votre vie, dans vos amours, dans votre travail, dans vos amitiés. Vous avez déjà cru que la vague vous noierait et la grâce vous a soulevés. Vous avez déjà eu peur, très peur; et vous avez pourtant été capables de vous tenir debout au milieu des flammes. Rien ne sera parfait et chacun portera les cicatrices du déracinement. Il y en a toujours, c’est comme ça.

Prenez bien soin de vous. Renoncez à la culpabilité : elle rend stériles les terreaux les plus riches. Marchez vers le soleil. Et je vous promets que la puissance qui vous habite vous étonnera un jour, pareille au brin d’herbe qui casse l’asphalte pour trouver la lumière.

Ce texte a été originalement publié sur le blogue de  France Paradis.

 

Photo : iStock.com/KatarzynaBialasiewicz

France Paradis
Orthopédagogue de formation, je présente des conférences et j’offre des ateliers en intervention psychosociale depuis de nombreuses années. J'aime aussi me définir comme une archéologue du sens des choses.
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Commentaires (16)

  1. Nathalie 14 mai 2016 à 08 h 25 min
    Quel beau texte! J aurais aimé vous lire lorsque je me suis séparée l an dernier. Dans mon cas, la difficulté à été de laisser la maison à mon ex, qui lui gardait fous nos repaires qu il partage maintenant avec quelqu un d autre. Mais on est toujours plus fort qu on ne le croit.
  2. Manon 15 mai 2016 à 12 h 36 min
    Très beau texte. Je vis présentement cette situation,mais sans enfant.
  3. France Paradis 26 mai 2016 à 12 h 54 min
    Je suis de tout cœur avec vous!
  4. Francine 17 mai 2016 à 12 h 54 min
    Je l'ai vécu moi mais sans enfant...mais le soleil a de nouveau brillé pour moi car j'ai connu un veuf avec deux enfants et nous en avons eu un troisième ensemble. Maintenant cela arrive à un de nos 3 garçons qui eux ont deux petites filles tellement mignonnes...j'aurais tellement pas voulu qu'ils connaissent cette blessure profonde et cette cicatrice qui demeure comme si on avait d'imprimé dans le front ÉCHEC...j'espère que la vie sera bonne pour tous les deux et qu'à nouveau le soleil brillera pour chacun d'eux et que nos petites-filles ne seront pas traumatisées par cette séparation ! Une mamie bien en peine.
  5. Hélène 24 mai 2016 à 11 h 33 min
    Très beau texte. Merci! Et que dire quand ces bouleversements impliquent un déménagement international et une séparation à plus long terme...la séparation sans changer de pays, d'école, sans déménager ce n'était rien. Un déménagement outre-mer implique encore plus de sélection dans nos objets-souvenirs... Je sais qu'il y a plusieurs cas comme le mien. J'aimerais bien un jour qu'on en parle.
  6. France Paradis 26 mai 2016 à 12 h 59 min
    Merci d'en parler! Beaucoup se sentiront moins seuls alors que les déplacements internationnaux sont de plus en plus nombreux. Tenez bon! :)
  7. Frédéric 25 mai 2016 à 15 h 45 min
    Ça fait déjà un an et demi que la mère de ma fille a décidé de me quitter. Votre texte me fais ressentir toute la souffrance et l'angoisse que je tente de traverser. Il faut dire qu'elle parle maintenant de quitter la ville pour aller travailler dans le Grand Nord... avec son nouvel amoureux, un ancien ami à moi. C'est tellement déchirant. Comme si on me volait ma fille. Toute la confiance que j'avais accepté de placer dans cet engagement... Le plus dur n'est pas de séparer les souvenirs passés, mais de penser que je n'aurai, au mieux, que la moitié des prochains morceaux de l'album de la vie de ma fille dans ma mémoire. Ne plus voir ma fille s'amuser avec sa mère alors qu'elles savent que je suis là. Ne plus pouvoir partager et être témoin de l'amour inconditionnel et mutuel que nous pourrions échanger entre membres d'une même famille.
  8. France Paradis 26 mai 2016 à 12 h 57 min
    Oui, c'est vraiment difficile :( Les deuils sont nombreux. Je suis avec vous de tout cœur, vraiment!
  9. Julie Croteau 25 mai 2016 à 17 h 25 min
    Merci pour ce texte tellement vrai, sensible, réaliste mais aussi porteur d'espoir. Je suis en plein dans les semaines qui suivent mon déménagement, et je me sens tellement comprise :) Merci encore France Paradis.
  10. France Paradis 26 mai 2016 à 12 h 54 min
    Je suis de tout cœur avec vous!
  11. Marge44 31 mai 2016 à 10 h 49 min
    Merci de ce si beau texte... étant passée par cette situation il y a 2 ans et demi, je me retrouve complètement dans cet état de déchirure... et comme vous dîtes, le temps nous aide à comprendre le choix de la séparation et à accepter les conséquences pour repartir de plus belle dans la nouvelle vie ! alors gardez confiance en vous, en vos choix, en votre force et continuez d'avancer.
  12. France Paradis 31 mai 2016 à 13 h 49 min
    Merci Marge44! Votre témoignage rayonnera, j'en suis certaine :)
  13. Katherine 31 mai 2016 à 11 h 58 min
    Votre texte est lumineux. J'espère qu'il aidera aux parents qui se séparent à croire en eux et en leur capacité de bien tenir le fort pendant la tempête et après la tempête. Bon courage à tous.
  14. France Paradis 31 mai 2016 à 13 h 51 min
    Merci Katherine pour vos mots si gentils! Je suis de celle qui croit que les souhait comme le vôtre trouvent leur chemin jusqu'à ceux et celles qui en ont besoin :)
  15. Helene 31 mai 2016 à 14 h 13 min
    Merci Katerine, vos mots m'ont touchée, au cœur de ce parcours du combattant. Il est vrai que le pire ennemi est souvent soi-même. Apprendre a se faire confiance dans des décisions aussi difficiles et qui auront un impact à vie sur nos enfants... C'est normal de douter surtout quand l'harmonie ne règne pas autour de soi. Mais lorsqu'on revient toujours à la même réponse, il est temps de passer à l'acte. Merci encore. J'espère tellement que la vie nous fera signe et validera nos décisions par la suite.
  16. Julie 6 juin 2016 à 10 h 12 min
    Votre texte me touche droit au cœur, cela fait 3 semaines maintenant que je suis déménagée... faire les boîtes n'a pas été facile, surtout dire au revoir à la chambre de bébé de ma fille, dans laquelle j'avais investi tant de temps et d'amour... La confection de sa chambre chez maman a été remplie d'inquiétude... s'adaptera-t-elle... à quel point sera-t-elle déstabilisée... L'intégration à la nouvelle garderie est elle aussi difficile, ma petite poule s'ennuie de sa maman après ses fds chez papa... c'est déchirant... c'est là où on regrette de faire vivre nos décisions d'adultes à nos petits loups... C'est la culpabilité le pire... on a beau tout faire pour se convaincre qu'on a fait ce qui est le mieux, que notre enfant a droit à des parents heureux, même si c'est chacun de leur côté, quand l'autre partie fait tout pour nous remettre la décision sur le nez, c'est difficile de ne pas s'en vouloir... Je n'ai pas voulu enlever ma fille à son père, loin de là, je suis la première à l'inclure dans toutes mes discussions avec ma fille, à passer par dessus ses reproches pour garder un climat léger pour elle, à me plier à ses horaires pour lui permettre de la voir le plus possible... il faut faire confiance au temps et espérer que ce sentiment de culpabilité passe un jour afin de me permettre à mon tour d'être heureuse et penser enfin à moi, sinon j'aurai traversé tout cela en vain et j'aurais tout simplement dû continuer de m'oublier, sans déstabiliser personne....

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