Ramasser les sacs d'épicerie

Ramasser les sacs d'épicerie
5 février 2016
Aujourd’hui, je ramasse les sacs d’épicerie chaque fois que je peux. Et j’ai appris cette leçon d’une jeune femme qui n’a jamais obtenu son diplôme.

Maryse avait 21 ans à l’époque où la DPJ lui a retiré la garde de ses deux fils de 4 ans et 2 ans. Négligence. Pendant trois ans, elle s’est endormie tous les soirs en demandant à Dieu de l’aider à devenir une bonne mère pour ses fils.

Une enfance faite de faim et de violence; une adolescence noyée dans l’alcool; puis deux amoureux qui l’abandonnent coup sur coup, en apprenant qu’elle est enceinte.

La travailleuse sociale de la DPJ l’a beaucoup aidée; l’a encouragée et soutenue dans la remontée spectaculaire qu’elle a dû opérer. Cure de désintox, atelier de compétence parentale, retour aux études, thérapie. Maryse ne s’est pas transformée en fée des étoiles ni en sainte mère. Encore aujourd’hui, il lui arrive de traiter son grand garçon de « niaiseux ». Et la plupart du temps, elle lui ébouriffe les cheveux tout de suite après en ajoutant « c’t’une farce! ». Elle ne le frappe plus; ne le prive plus jamais de souper et le prend dans ses bras une fois par jour. En la voyant, vous diriez qu’elle a l’amour tough.

Pendant les trois années où ses fils ont été placés en famille d’accueil, Maryse a déployé un courage et une persévérance qui devrait servir de modèle public.

Sa force tranquille, son espérance et sa capacité de changement me sont une source inaltérable d’inspiration. Mais je lui suis encore plus reconnaissante de m’avoir un jour montré à porter des sacs d’épicerie…

C’était un jour d’hiver, nous étions toutes les deux dans le métro. Devant nous, une toute jeune femme avec trois sacs d’épicerie dans la main gauche et une poussette dans la main droite, où est couché un bébé d’au plus 18 mois. Autour d’elle, comme une petite abeille agaçante, une enfant d’environ 3 ans gambade allègrement, ses bottes d’hiver faisant un bruit d’enfer dans l’écho du métro. Le bébé pleure parce qu’il a chaud dans son habit de neige; la jeune maman crie à sa grande de revenir près d’elle tout de suite. Mais la petite ne vient pas. Le bébé pleure un peu plus fort et lance son jouet loin devant lui. En se penchant pour le ramasser, la maman échappe ses sacs et ses mitaines. En se redressant, elle hurle carrément après sa fille qui ne cesse de s’éloigner davantage.

À cet instant, tout le monde s’est arrêté. Et la regarde. Elle a laissé son bébé là et court chercher sa plus vieille, qui prend cela pour un jeu et n’a pas saisi la tension qui s’est installée. Quand la jeune mère gifle sa fille à pleine volée, tout le monde est estomaqué. Quand elle la ramasse d’une seule main, en la remettant sur pied brutalement, nous sommes tous outrés, scandalisés, choqués. On se regarde tous, tenant tous les rôles à la fois : juge et jury, prêts à la condamner sur le champ. Mauvaise mère.

C’est là que j’ai vu Maryse. Pendant que la petite fille pleure à pleins poumons et que la mère la menace de la frapper encore si elle ne se tait pas, Maryse s’est penchée calmement pour ramasser les sacs d’épicerie, échappés durant la scène. Elle se tourne vers la jeune femme avec un grand sourire chaleureux : « Laisse-moi t’aider. Ces sacs-là, ça lâche tout le temps. » La jeune mère la regarde silencieusement. Maryse a fini de ramasser. Elle tient les sacs d’une seule main et tend l’autre main vers la petite fille. « Tu veux-tu m’aider? » dit-elle avec un grand sourire chaleureux. Se tournant vers la mère, elle sourit encore plus. « J’ai deux enfants moi aussi. Je sais ce que c’est... » Et Maryse est repassée devant moi en me faisant un clin d’œil, tenant toujours la petite fille par la main, suivie par la jeune mère et sa poussette.

Finalement, on n’a pas magasiné ce jour-là. À la place, Maryse m’a donné une grande leçon sur la vie, la compassion, l’assistance et le jugement.

Celle qui avait été jugée tant de fois connaissait le poids du regard des autres sur nos limites. Ne l’avez-vous jamais senti sur vous-même? La jeune femme à la poussette se savait inadéquate dans les gestes posés ce jour-là. Au lieu de la condamner par le silence, Maryse a marché vers elle pour partager le fardeau du jour. Pas de grands discours, pas de philosophie. Un tout petit geste qui a tout changé.

Aujourd’hui, je ramasse les sacs d’épicerie chaque fois que je peux.

Et j’ai appris cette grande leçon d’intervention d’une jeune femme qui n’a jamais obtenu son diplôme d’études secondaires.

 

Ce texte a été originalement publié sur le blogue de France Paradis.

 

Photo : iStock.com/huePhotography

France Paradis
Orthopédagogue de formation, je présente des conférences et j’offre des ateliers en intervention psychosociale depuis de nombreuses années. J'aime aussi me définir comme une archéologue du sens des choses.
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Commentaires (11)

  1. Catherine Goldschmidt 5 février 2016 à 10 h 34 min
    Tellement, mais tellement heureuse de te lire aujourd'hui et de relire cette histoire qui m'a tellement émue la première fois que je l'ai lue et qui me serre encore la gorge aujourd'hui. Elle m'a appris à moi aussi à porter plus de sacs d'épicerie depuis...Merci et bienvenue dans la belle famille Naître et grandir :-)
  2. France 5 février 2016 à 10 h 51 min
    Plaisir de retrouvailles partagés, Catherine! :)
  3. Muriel 5 février 2016 à 11 h 06 min
    Merci pour ce partage. C'est tellement vrai. J'ai deux jeunes enfants et je sais ce que c'est que d'être surmenée et se sentir jugée par les autres. Merci
  4. France Paradis 9 février 2016 à 09 h 27 min
    Comme vous avez raison, Muriel! Je crois que nous le savons toutes, ce que c'est que de se sentir jugée. Je ne sais pas pourquoi nous semblons l'oublier si facilement quand il s'agit d'une autre que nous. Nous avons pourtant tant à gagner à se soutenir les unes les autres! Et absolument rien à perdre :)
  5. marie-eve 9 février 2016 à 10 h 49 min
    Wow! Comme c'est vrai. Comme ça nous remets les idées en place. Nous qui ne sommes pas toutes des superbes chroniqueuses télé in, bien coiffées et maman de l'année, qui mangent santé et prennent du temps pour elle.Comme nous avons à apprendre de ces filles qui «bûchent» tout le temps, à qui on dit quoi faire, du haut de nos formations sur l'attachement. Comme nous avons à apprendre de ces mères qui ont les deux pieds dedans et qui n'ont pas souvent le luxe de se faire dire qu'elles sont merveilleuse, qu'elles font de gros efforts, qu'elles sont inspirantes, qu'elles sont tout à fait capable. Merci Madame Paradis , vous avez les «bonnes lunettes» c'est un cadeaux de pouvoir vous lire ici.
  6. France Paradis 10 février 2016 à 13 h 59 min
    Merci Marie-Ève pour vos mots si gentils! En effet, chacune à quelque chose à offrir aux autres. On l'oublie trop souvent.
  7. anonyme 9 février 2016 à 13 h 21 min
    Je suis maman aussi depuis plus de 5 ans et parfois ma patience est mise à rude épreuve, mais jamais je ne lèverais la main sur mes amours. Jamais. Mes enfants je les colle 40 fois par jour et j'en fais des enfants un peu trop doux pour ce monde... Par contre, je sais très bien ce que c'est de recevoir cette main... Et bien que je déteste ces gestes, je déteste encore plus ceux qui jugent ces situations sans connaître personne. Parce que quand vous jugez ces parents plus faibles, je crois que vous ne vous rendez pas compte que votre jugement s'en va directement sur l'enfant. Que les enfants ça ressent tous, ça comprend tous. Et vous oubliez aussi que des enfants ça aime sans condition. Que son papa ou sa maman n'utilise pas les bons moyens pour éduquer, l'enfant va toujours l'aimer. Alors vous jugez son amour. Quand tout le monde critique haut et fort ces gestes, les enfants entendent... Est-ce que la solution c'est de fermer les yeux? Sûrement pas. Est-ce que je sais c'est quoi la solution? Pas du tout. Je sais juste que j'ai bien aimé Maryse dans cette histoire et je suis certaine qu'elle a eu un impact positif autant sur la petite que sur la maman. C'est juste ça que je voulais dire! Merci pour votre texte.
  8. France Paradis 10 février 2016 à 14 h 01 min
    Moi aussi, j'ai bien Maryse ce jour-là et, oui, elle a très certainement eu un impact positif sur toute la petite famille parce qu'ils sont repartis calmement avec elle... avec un petit sourire. :)
  9. martine 14 février 2016 à 07 h 41 min
    Je trouve ton message vraiment très pertinent. Merci pour ce bel ajout!
  10. Solène Bourque 9 février 2016 à 23 h 22 min
    Bonsoir France! Quel bonheur de lire ta plume sensible, humaine et je dirais même magique sur Naître et Grandir! C'est vrai qu'on apprend tellement au contact de ces parents qui ont vécu des choses bien difficiles, se sont relevés par la suite pour devenir plus grands que nature. Merci pour cette histoire très touchante qui nous donnera certainement envie, comme société, de jeter un regard différent en direction de tous les parents confondus. On est tous dans le même bateau. Alors voguons ensemble!
  11. France Paradis 10 février 2016 à 14 h 06 min
    Le même bateau... comme c'est vrai! On a toutes des jours sans vent et il nous faut continuer de ramer même avec les bras morts. Et il y a les jour de vent qui nous permettent de relever la tête pour admirer le paysage... et remarquer celles qui bénéficieraient d'un geste ou d'un mot chaleureux.

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