Quand l’aîné fait la «conversation» avec bébé

Quand l’aîné fait la «conversation» avec bébé
Par Marie-Ève B-Gaudin, Orthophoniste
12 avril 2014

iStock_000004492352SmallDernièrement, je me suis amusée à observer une interaction entre mes 2 garçons, interaction dont le déroulement ne manque pas de se répéter plusieurs fois par semaine. Jules s’amuse des yeux écarquillés de son petit frère Renaud, qui s’esclaffe de voir son grand frère sourire. Le rire du plus petit entraîne un fou rire contagieux chez le plus grand. Les deux s’amusent de bon cœur pendant que je savoure cet instant de douce complicité fraternelle… en étant pleinement consciente que les querelles viendront bien assez vite! Généralement, c’est ainsi que s’amorce l’échange entre Jules, 3 ans et demi, et Renaud, 6 mois. Parfois aussi, Jules entreprend la « conversation » avec Renaud.

Jules dit souvent à son frère : « Allo toi! », en reprenant à quelques reprises. Ce qui me frappe, c’est qu’il adopte une voix aigüe, articule exagérément, parle très lentement, allonge son « a » et son « o », et répète, répète! Bref, mon grand adopte tout naturellement ce qu’on appelle, dans les sciences du langage, le « langage adressé à l’enfant (LAE) ».

Bébé, un partenaire de conversation

L’utilisation du LAE pour parler à bébé serait observée partout dans le monde, et la préférence des tout-petits pour celui-ci serait universelle. Selon les spécialistes, cette façon de parler aiderait à faire du bébé un partenaire de « conversation ». Alors, voilà : mon Jules s’ajuste inconsciemment à son frère pour faciliter l’échange entre eux. Grand champion, va!

En fait, savoir s’adapter à son interlocuteur est une habileté langagière comme une autre, comme prononcer correctement les sons et produire des phrases complètes. Elle est assurément moins tangible, mais n’en est pas moins cruciale. Vous n’avez qu’à vous imaginer vous adresser de la même façon à votre enfant, à votre conjoint(e) et à votre patron pour prendre pleinement conscience de l’importance d’utiliser le langage de façon adaptée à votre interlocuteur! Ainsi, il y a le contenu du langage (ce qu’on dit), sa forme (comment on le dit), mais aussi son utilisation, ce qu’on peut appeler en termes plus savants la pragmatique.

Dès l’âge de 3 ans et demi-4 ans, l’enfant commence à adopter une façon de s’exprimer conforme à ce qui est attendu dans le contexte; le LAE est un exemple parmi d’autres. L’enfant peut aussi tenter d’adopter une façon plus relevée de parler dans ses jeux, pour bien remplir un rôle, par exemple celui d’un vendeur ou d’un client. À ce sujet, Jules m’a lancé l’autre jour : « Voulez-vous de la pizza? », tandis que nous jouions au restaurant. Il n’emploie jamais le « vous » dans d’autres contextes. Il a d’ailleurs bien le temps de se questionner à savoir s’il devrait tutoyer ou vouvoyer son interlocuteur! Adapter notre façon de parler à la personne à qui on s’adresse est un art que l’on apprend à maîtriser au fil des années. Pour le moment, je me contente de m’émerveiller de la spontanéité avec laquelle Jules parle en s’ajustant à son petit frère. Et je ne me lasse pas d’écouter leurs rires résonner dans la maison.

Et vous, quels échanges observez-vous entre vos enfants?

NDLR : Marie-Ève vient de publier le livre J’apprends à parler : le développement du langage de 0 à 5 ans aux éditions du CHU Sainte-Justine.

Marie-Ève B-Gaudin, Orthophoniste
À la fois orthophoniste et maman, je vous parle dans mes mots du développement de la communication et du langage de mes deux enfants.
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Commentaires (7)

  1. Claudie 14 avril 2014 à 08 h 08 min
    Ma grande à 3 ans et 11 mois et sa petite soeur 7 mois. J'observe exactement la même chose: elle s'adresse à sa petite soeur en empruntant une intonation plus aigue et j'ai parfais l'impression de "m'entendre" quand elle lui parle! Et effectivement, de récents jeux de rôles m'ont permis de constater qu'elle utilise le vouvoiement et le "madame, monsieur". L'autre jour, elle me dit: "Voulez-vous du thé, Madame?" Quel sentiment de fierté j'éprouve quand je réalise qu'elle apprend à devenir une petite fille polie! :)
  2. Marie-Ève 14 avril 2014 à 09 h 55 min
    Intéressant, Claudie!
    C'est vrai: on a parfois l'impression de s'entendre parler à bébé quand on écoute l'aîné!
    Bonne remarque, concernant la politesse. Vers 3 ans et demi-4 ans, les enfants commencent aussi à utiliser les questions du type «Est-ce que je peux...» pour demander, ce qui fait plus poli!
  3. Justine 14 avril 2014 à 11 h 23 min
    Ça me fait toujours sourire quand j'entends mes garçons jouer à des jeux de rôle. Ils parlent à la «française» qu'ils fassent un agent secret ou un serveur. Je me suis toujours demandée pourquoi. Est-ce l'influence de la télévision (émissions doublées en français de France) ou simplement la volonté de parler comme un adulte (même si leurs parents ont bel et bien un accent québécois)?
  4. Marie-Ève 14 avril 2014 à 21 h 49 min
    C'est une excellente observation...et une bonne question! Pourquoi, au juste, les enfants parlent à la française dans leurs jeux? Je n'ai pas d'explication à offrir, du moins pas d'explication scientifique! Merci du témoignage qui prête à réflexion!
  5. Julie 14 avril 2014 à 12 h 36 min
    Une des prouesses langagières de ma fille de 3 ans: lorsqu'elle s'invente des histoires en jouant, c'est la plupart du temps... au passé simple! un temps verbal qui n'est pratiquement plus utilisé de nos jours à l'oral, mais qui survit dans les contes de fées que nous aimons lire avec elle. Jamais je n'aurais cru avoir à réviser les terminaisons du passé simple pour me mettre au diapason d'une enfant de cet âge!
  6. Marie-Ève 14 avril 2014 à 21 h 56 min
    Votre petite a de bonnes habiletés langagières! L'emploi de certains temps de verbes, le recours à l'accent «français» et l'utilisation du «vous» constituent de bonnes démonstrations de la conscience que peut avoir l'enfant du contexte de communication : )
  7. Marquise Leblanc 7 mai 2014 à 09 h 51 min
    C'est toujours un plaisir de lire tes blogs. J'ai l'impression d'être avec Jules et Renaud.

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