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Famille en transformation!

Famille recomposée ou homoparentale, famille d’accueil ou adoptive, famille monoparentale ou traditionnelle… la famille québécoise change. Découvrez ses multiples visages!

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Famille différente, et alors?

Avoir deux papas, deux maisons, être adopté ou venir d’un autre pays, c’est la réalité que vivent de plus en plus d’enfants Comment s’en sortent-ils ? Généralement bien, disent les experts.

Par Nathalie Côté

Avoir deux papas, deux maisons, être adopté ou venir d’un autre pays, c’est la réalité que vivent de plus en plus d’enfants. Comment s’en sortent-ils? Généralement bien, disent les experts.

Le visage de la famille québécoise a beaucoup changé au cours des dernières années. « Depuis 20 ans, les transformations se sont faites très rapidement », indique Hélène Belleau, qui dirige l’Observatoire des réalités familiales du Québec. À son avis, plusieurs raisons expliquent qu’il y ait de plus en plus de familles non traditionnelles, comme les familles recomposées, les familles homoparentales ou monoparentales. « Il y a notamment l’autonomie financière des femmes, dit-elle. À cela s’ajoute un certain rejet de la religion et du mariage et une plus grande ouverture envers les couples de même sexe. »

Est-ce que le modèle familial dans lequel vit un enfant a un impact sur son développement? Pas vraiment, affirment les spécialistes. Les parents sont là pour répondre aux besoins de leurs enfants, comme les aimer, les nourrir, les loger, les protéger, les guider. Tant qu’ils remplissent bien leur rôle, les enfants se développent généralement bien. Par exemple, un rapport des recherches faites sur les familles homoparentales publié récemment n’a trouvé aucune différence significative entre le développement des enfants de couples homosexuels et les autres. « Les familles changent, mais les besoins des enfants restent les mêmes. Malgré leur diversité, les familles jouent les mêmes rôles », dit Marie-Christine Saint-Jacques, chercheure et professeure à l’École de service social de l’Université Laval.

Parler de la différence

L’important est d’éviter les tabous et de parler ouvertement avec l’enfant de son modèle familial différent. Lui dire, par exemple, pourquoi il a deux mamans, pourquoi il vit seulement avec un parent ou pourquoi son papa est plus vieux que les autres pères. Idéalement, les questions entourant la différence du modèle familial doivent être abordées avant l’entrée à l’école. « Les tout-petits ne font pas vraiment de différences de race ou de sexe, indique la psychologue Annie Goulet. Rendus à l’école, par contre, ils pourraient recevoir des commentaires des autres. Ce sera moins dérangeant pour l’enfant qu’un ami lui fasse une remarque sur sa différence si ses parents ont pris le temps de lui en parler avant. » En expliquant la situation à l’enfant lorsqu’il est jeune, cela devient normal pour lui et il ne sera pas troublé par le fait de vivre dans une famille différente des autres.

Si l’enfant a été adopté ou conçu grâce à un don de sperme ou d’ovule, il est aussi important de lui parler de ses origines. « Certaines études montrent que de garder le secret sur les origines peut avoir des conséquences négatives sur l’enfant », souligne Laurence Charton, chercheure au Centre urbanisation culture société de l’INRS.

Pour rassurer l’enfant, « le parent peut lui expliquer que son type de famille n’est pas unique et que d’autres enfants sont dans la même situation que lui », conseille Annie Goulet. Consulter des livres sur le sujet peut aussi aider à en parler avec son enfant. Évidemment, les explications doivent tenir compte de l’âge de l’enfant pour qu’il les comprenne bien.

La séparation a-t-elle un impact?

Si le modèle familial ne nuit pas au développement de l’enfant, les changements qui se passent dans la famille peuvent toutefois avoir des effets. C’est le cas entre autres lorsque les parents se séparent. Une séparation est un choc pour les enfants. Une période d’adaptation est nécessaire et, selon le contexte et la personnalité de l’enfant, cela peut prendre plusieurs mois. Après une séparation, il est normal que l’enfant soit plus anxieux, demande plus d’attention, s’isole davantage ou vive de la colère. Dans certains cas, on peut même observer une régression, comme un enfant qui recommence à faire pipi au lit. Mais c’est habituellement passager. « La manière dont les parents vont s’entendre, s’ajuster à la situation et travailler ensemble pour le bien-être de l’enfant va contribuer à ce qu’il s’adapte bien ou non », dit Nicolas Chevrier, psychologue. L’idéal pour que l’enfant se développe le mieux possible dans ce contexte, c’est que les ex-conjoints continuent à faire équipe et à collaborer. Les parents devraient aussi rassurer l’enfant en lui disant qu’ils l’aiment et qu’ils seront toujours là pour lui même s’ils n’habitent plus dans la même maison.

La séparation peut aussi avoir un impact sur les finances des conjoints. Les familles qui vivent une séparation sont en effet à risque de vivre de la pauvreté, car cela peut rendre les finances des parents plus fragiles. Cette situation pourrait avoir un effet négatif sur les enfants si les parents ont de la difficulté à combler leurs besoins de base.

Une séparation sera aussi plus difficile à vivre pour l’enfant si un des parents s’éloigne. Heureusement, les temps et les mentalités ont changé. Par exemple, la garde partagée est en hausse partout au Canada et de façon plus marquée au Québec. Ainsi, il est maintenant plus rare de voir un père ne plus avoir de lien avec ses enfants après une séparation comparativement à il y a 30 ans. Plusieurs études confirment d’ailleurs à quel point l’engagement des pères et le maintien d’un lien avec les deux parents sont bons pour le développement des enfants.

La famille recomposée?

Après une séparation, de plus en plus de parents refont leur vie avec un nouveau conjoint ou fondent même une nouvelle famille. Vivre dans une famille recomposée est un autre événement qui peut être stressant pour les tout-petits, surtout quand cela se reproduit souvent. « Les enfants sont alors toujours en train d’essayer de s’adapter », remarque Marie-Christine Saint-Jacques. Par contre, lorsque tout se passe bien, vivre dans une famille recomposée peut être positif. « Les enfants de familles recomposées disent qu’il y a plus de monde qui les aime et que ça leur fait plus de personnes à aimer, souligne-t-elle. Les enfants aiment la vie de famille. »

Et l’immigration?

Immigrer est aussi une situation qui demande une période d’adaptation. Les parents immigrants font face à plusieurs difficultés, comme celles d’apprendre une nouvelle langue, d’intégrer une culture, de trouver un emploi, de faire reconnaître leur diplôme, etc. Ils vivent alors beaucoup de stress et il peut arriver qu’ils soient moins disponibles pour aider leur enfant à s’adapter. Certains parents peuvent aussi se sentir dévalorisés par la perte de revenu et le changement de niveau de vie. Ils auront alors peut-être tendance à s’isoler, ce qui peut affecter la dynamique familiale. « Pour les tout-petits, l’adaptation est toutefois généralement plus facile, car leur nouvelle culture devient la normalité pour eux, note Annie Goulet. C’est plutôt à l’adolescence que c’est plus difficile. »

Pour les nouveaux arrivants, la communication parent-enfant est particulièrement importante, soutient Nicolas Chevrier. « Les parents peuvent dire à leur enfant que ça ne changera pas même s’ils préféreraient que ce soit autrement, et les rassurer en leur disant qu’ils les aiment et qu’ils ont confiance que les choses vont bien se passer. »

LA SOCIÉTÉ ET LES FAMILLES
La transformation des familles se reflète dans toute la société. Elle intéresse les chercheurs et force les gouvernements et les politiques à s’ajuster.
En 2002, par exemple, les couples gais ont obtenu le droit d’adopter des enfants. La création du Régime québécois d’assurance parentale, en 2006, a aussi favorisé l’implication des pères en leur réservant 5 semaines de congé.
Devant le nombre grandissant de familles recomposées, les droits des beaux-parents soulèvent aussi des questions. « Au départ, on se dit qu’ils pourraient avoir des droits s’ils participent à l’éducation des enfants de leur conjoint, signale Céline Le Bourdais, professeure en sociologie de l’Université McGill. Mais s’il y a ensuite une séparation? Si on leur donne des droits, est-ce qu’on leur impose aussi des devoirs auxquels ils n’ont jamais consenti? On n’a pas fini de réfléchir là-dessus. » La protection des conjoints de fait en cas de séparation et le droit pour les enfants de connaître leurs origines alimentent aussi les discussions.
« Les nouveaux modèles de famille n’ont pas fini de nous surprendre, note Hélène Belleau, qui dirige l’Observatoire des réalités familiales du Québec. Par exemple, on voit maintenant apparaître la pluriparentalité, c’est-à-dire un couple d’hommes et un couple de femmes qui planifient faire ensemble un enfant qui aura alors quatre parents! » À suivre.

La famille québécoise en chiffres

Vie de famille

Comment se passe le quotidien dans les différents modèles de famille? Des parents parlent de leur réalité et des préjugés qu’ils vivent parfois.

Comment se passe le quotidien dans les différents modèles de famille? Des parents parlent de leur réalité et des préjugés qu’ils vivent parfois.

 

« À mon âge, j’ai un peu moins d’énergie, mais d’un autre côté, je suis plus relaxe avec ma fille et j’ai plus de temps pour être avec elle parce que je suis à la retraite. Nous passons des moments fantastiques tous les deux et nous avons une complicité extraordinaire. Le plus difficile, c’est de penser à jusqu’à quand je vais être là pour elle. J’essaie de me tenir en forme pour garder la santé. »

Richard Morency, 71 ans, papa de Mila, 5 ans.

 

« Parfois, les gens sont surpris et curieux de voir une famille avec deux mamans, mais nous n’avons jamais été victimes de préjugés jusqu’à maintenant. D’autres femmes ont tracé le chemin avant nous. Certaines personnes s’inquiètent parfois de l’absence d’un modèle masculin pour nos filles, mais il y a plusieurs hommes dans notre entourage. »

Julie Bérubé, maman d’Adèle, 5 ans, et d’Emma-Jeanne, 2 ans.

 

« En raison du travail et de nos activités, mon conjoint et moi ne nous voyons pas beaucoup durant la semaine. Par contre, les week-ends sont réservés à notre famille et à notre couple. On prend du temps pour faire des choses simples comme aller au parc ou faire une soirée cinéma maison. Nous formons une bonne équipe pour l’éducation des enfants et le partage des tâches. J’ai déjà pensé que je pouvais être parfaite dans toutes les sphères. Maintenant, je fais de mon mieux et ce n’est pas grave si le linge n’est pas plié. »

Caroline Théorêt, maman de Samuel, 7 ans, Laurie, 5 ans et Émilie, 2 ans.

 

« Ma conjointe et moi avons essayé d’avoir un enfant pendant 7 ans avant de nous tourner vers l’adoption. Il a fallu 17 mois avant de pouvoir aller chercher Nathan aux Philippines. C’est relativement court, mais l’attente a été interminable pour nous, c’était difficile. Pour Daniel-Joshua, nous avons attendu 46 mois! Nous les aimons tellement, c’est un vrai coup de foudre. Les gens sont très ouverts, nous n’avons jamais eu de commentaires déplacés à cause de leur couleur. Par contre, nous nous faisons souvent demander combien ça coûte! Je n’en veux pas aux gens, ils sont curieux, mais ce serait bien aussi de nous féliciter et de s’intéresser à nous d’abord. Les enfants, eux, savent qu’ils sont adoptés, mais ils nous posent peu de questions pour l’instant. Nous sommes prêts à leur répondre quand ça arrivera. »

Christian Loignon, papa de Nathan, 9 ans, et de Daniel-Joshua, 4 ans, originaires des Philippines.

 

« C’est une agence de Toronto qui nous a aidés à trouver des ovules et une mère porteuse. Nous avons choisi cette voie pour être certains que tout était fait correctement et qu’il n’y avait pas d’exploitation. C’est la mère porteuse qui nous a choisis comme parents et non l’inverse. Nous avons assisté à la plupart des échographies et nous avons rencontré sa famille - ses parents, son mari et ses enfants - à Calgary. Ça s’est fait dans un respect mutuel. Nous allons expliquer à nos enfants d’où ils viennent et comment ils ont été conçus. »

Vincent Monet, papa d’Élizabeth, 21 mois, et de Nycolas, 2 mois.

 

« Dans les contes, la belle-mère a toujours le rôle de la “pas fine”. Moi, je dirais que je suis plus sévère avec nos enfants qu’avec les enfants de mon conjoint. Ils font partie de notre famille. Je les aime et je m’inquiète pour eux même si ce ne sont pas les miens. Ça fait 10 ans qu’ils sont dans ma vie! D’ailleurs, les enfants parlent et agissent entre eux comme frères et soeurs. »

Dominique Beaumont, maman de Rafaële, 4 ans, et de Rosie, 7 ans, et belle-maman de Zachary, 11 ans, et de Maya, 15 ans.

 

« Mon ex-conjointe et moi sommes séparés depuis 1 an et demi et nous avons organisé une garde partagée en fonction de nos horaires pour notre fille de 4 ans. Ça se passe bien, je n’ai vu aucun traumatisme chez elle. Les gens ont tendance à analyser tous ses comportements à travers le filtre de notre séparation, comme si c’était la cause de tout, mais ce n’est pas le cas. Il faut toutefois beaucoup se parler sa mère et moi pour être cohérents dans notre façon d’intervenir auprès d’elle, par exemple. »

Hugo Roy qui a la garde partagée de sa fille Érika, 4 ans.

 

« J’ai longtemps cherché la bonne personne pour fonder une famille et j’ai finalement eu mon fils seule à 41 ans. Certaines personnes pensent qu’on est moins en forme dans la quarantaine, mais je le suis plus que dans la vingtaine. Je ne bougeais pas beaucoup et maintenant je cours des demi-marathons. De plus, j’ai un bon emploi qui assure une sécurité financière à mon enfant, ce que je n’aurais pas eu plus jeune. »

Sylvie Côté, maman de Maël, 10 mois.

 

« Le père de mon garçon a des problèmes de santé mentale et de consommation alors que celui de ma fille est violent. Les enfants n’ont plus de contacts avec eux depuis environ 3 ans et c’est mieux ainsi. Pour s’en sortir, il faut aller chercher toute l’aide possible auprès des organismes, de l’école, du CLSC et même de la Direction de la protection de la jeunesse. On en a peur parfois, mais elle peut nous aider. Le plus difficile pour moi, c’est de manquer de temps juste pour moi. J’essaie de me réserver des moments, c’est important. »

Émily Loiselle, mère monoparentale de Caleb, 8 ans, et d’Alyson, 4 ans.

 

« Les enfants se sont adaptés très rapidement, c’est comme si elles avaient toujours habité ici! Il y a beaucoup d’enfants de couleur à leur école. L’adaptation a été plus longue pour mon épouse et moi. Nous venons d’un pays où les gens se parlent plus facilement. Ici, les gens protègent davantage leur intimité, alors il a fallu s’habituer. »

Charlie Yetemgue, arrivé du Cameroun il y a 2 ans avec son épouse et leurs trois filles : Ketsia, 7 ans, et les jumelles Yemima et Kerima, 4 ans.

 

« Nous sommes un peu comme une famille recomposée. Dans la majorité des cas, j’ai une bonne relation avec les parents naturels des enfants que j’accueille. C’est sûr que c’est plus difficile de laisser repartir certains d’entre eux et parfois, je suis un peu plus inquiète. Mais je me dis que j’ai fait une différence dans leur vie. J’essaie de les aider de mon mieux, ils font partie de ma gang et je ne fais pas de différence entre eux et mes enfants. Si on part en voyage, on les emmène tous. À partir du moment où ils franchissent notre porte, c’est leur maison. »

Famille d’accueil depuis 26 ans. Elle accueille 9 enfants âgés de 6 mois à 16 ans et est aussi mère de 3 enfants adultes.

 

À retenir
  • Vivre dans une famille différente du modèle traditionnel ne nuit pas au développement de l’enfant.
  • Il est important de parler ouvertement à l’enfant pour lui expliquer pourquoi sa famille est différente.
  • Les changements importants, comme une séparation, la recomposition d’une famille et l’immigration demandent une période d’adaptation pour les tout-petits.

 

Naître et grandir

Source : magazine Naître et grandir, janvier-février 2016
Recherche et rédaction : Nathalie Côté

 

RESSOURCES

Livres

  • Familles LGBT, le guide, M. Greenbaum, Éditions du remue-ménage, 2015, 374 p.
  • L’adoption internationale, L. Toanen, Guy Saint-Jean éditeur, 2008, 324 p.
  • La famille recomposée : des escales, mais quel voyage!, M. -C. Saint-Jacques et C. Parent, Éditions du CHU Sainte-Justine, 2015, 239 p.
  • Les parents se séparent, mieux vivre la crise et aider son enfant, collectif, Éditions du CHU Sainte-Justine, 2012, 294 p.
  • Mes parents se séparent et moi alors?-La séparation des parents et les familles recomposées, N. Gagnier, Éditions La Presse, 2010, 120 p.
  • Parent au singulier- La monoparentalité au quotidien, C. Guilmaine, Éditions du CHU Sainte-Justine, 2012, 200 p.

Sites web

 

Photos : iStock, Maxim Morin