La maltraitance chez les tout-petits, faut qu'on en parle...

La maltraitance chez les tout-petits, faut qu'on en parle...
Par Solène Bourque, Psychoéducatrice
20 nouveaux cas fondés par jour: Solène Bourque, psychoéducatrice, parle de son expérience en lien avec ces familles où se vivent ces situations de maltraitance.

« Chaque jour, au Québec, la DPJ compte au moins 20 nouvelles situations de maltraitance chez les tout-petits de 5 ans et moins. »

Depuis que j’ai lu cette phrase dans le nouveau dossier de l’Observatoire des tout-petits sur la maltraitance envers les tout-petits, je ne peux arrêter d’y penser. C’est un total de 7 700 cas fondés en une année pour le Québec seulement! Et on ne parle que des situations signalées à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Ça fait mal à lire, à entendre…

Ce n’est pas un sujet joyeux à aborder dans un blogue, la maltraitance. Mais je le fais parce que je suis convaincue que plus on en parlera ouvertement, plus on pourra tisser un grand châle d’amour et de bienveillance entourant ces familles où se vivent ces situations de maltraitance. Et plus on en parlera, plus ces familles sauront qu’elles peuvent aller chercher du soutien, de l’aide.

Ne pas oublier le « village »

Un proverbe africain dit : « Pour qu’un enfant grandisse, il faut tout un village. » Et j’y crois profondément. Que nous devons, comme individus et comme société, protéger les enfants, et tendre la main à une famille où nous sentons qu’il y a une situation de maltraitance.

J’ai croisé des centaines, voire des milliers de parents durant mes années d’intervention, et je peux vous assurer que tous, sans exception, souhaitent être de bons parents pour leurs enfants. Mais souvent, des difficultés importantes dans leur vie font en sorte que, pendant un moment plus ou moins long, ils n’arrivent pas à répondre de façon adéquate aux besoins de leurs enfants.

C’est ce qu’on appelle des facteurs de risque. Le dossier de l’Observatoire en nomme quelques-uns : les conditions socioéconomiques de la famille, le stress ou encore les problématiques de santé mentale vécus par certains parents.

Et les conséquences?

Les conséquences de la maltraitance sont grandes pour le développement de ces tout-petits : retards moteurs et de langage, difficultés d’attention et de concentration, anxiété, faible estime de soi, opposition, agressivité, isolement, etc.

Dans de nombreux cas, ces enfants arrivent en milieu de garde ou en milieu scolaire avec des habiletés moins grandes que la moyenne des enfants dans une ou plusieurs sphères de leur développement. Il est souvent plus ardu pour eux de s’épanouir en ces lieux et leurs comportements plus difficiles sont rapportés aux parents. Ces derniers peuvent alors ressentir du jugement, de la honte et des peurs…

Le souvenir de cette maman

Je me souviens encore d’une maman de trois jeunes enfants, recommandée par le CLSC à l’organisme communautaire où je travaillais, qui n’était pas très assidue à y laisser ses enfants ou à participer aux activités. Quand je l’avais approchée pour lui en parler, elle m’avait dit avoir peur que nous appelions la DPJ.

« Le meilleur parent n’est pas celui qui réussit à répondre à tous les besoins de son enfant, mais bien celui qui, au besoin, est capable d’aller chercher de l’aide quand il se sent dépassé. »

Cette maman était bien consciente de ses difficultés et de ses limites, et n’avait pas envie que d’autres le constatent. Je lui avais doucement expliqué que c’était justement en venant nous voir qu’elle pourrait partager sa réalité familiale avec d’autres parents et des intervenants. Se sentir moins seule, aussi, et peut-être un peu plus outillée.

À petits pas, nous nous sommes apprivoisées. Et c’est finalement elle qui a appelé la DPJ, dans mon bureau, pour demander l’aide d’un éducateur à la maison et des services de répit, parce qu’elle était à bout de souffle.

Le meilleur parent

J’ai tellement souvent répété durant mes années d’intervention que le meilleur parent n’est pas celui qui réussit à répondre à tous les besoins de son enfant, mais bien celui qui, au besoin, est capable d’aller chercher de l’aide quand il se sent dépassé. Et ce jour-là, j’étais vraiment fière du bout de chemin que cette maman avait fait. On revient encore au village… nécessaire pour soutenir toutes les familles, tous les enfants.

Et le village, pour moi, ce n’est pas que des individus. C’est également des choix de société : des logements adaptés et abordables, des organismes communautaires pour soutenir les familles, des banques alimentaires, des services de garde de qualité, un accès plus simple et plus rapide aux services publics, comme ceux des CLSC.

Mais c’est aussi toi, moi, le voisin, l’autre parent avec qui on troque des vêtements, on organise une popote communautaire ou à qui on dit tout simplement : « C’est une journée difficile, n’est-ce pas? Est-ce que je peux t’aider? »

Et alors, si nous construisons ce « village », nous pourrons certainement espérer qu’un jour, un parent faisant partie de ces statistiques alarmantes viendra vers nous en nous disant : « C’est une journée difficile… Est-ce que tu peux m’aider? »

 

Photo : GettyImages/myrrha

Solène Bourque, Psychoéducatrice
Psychoéducatrice et auteure, j'œuvre dans le domaine de l'intervention et de l'éducation depuis plus de 20 ans. Je suis aussi la maman de deux grands enfants.
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