C’est un accident, je vous le jure!

C’est un accident, je vous le jure!
Par Dre Taz, Omnipraticienne

Je suis certaine que ça vous est arrivé. Et vous savez quoi? À moi aussi!

Un instant d’inattention entre la casserole qui déborde, le téléphone qui sonne et la radio qui annonce le divorce d’une vedette, et oups! Mon fils de 8 mois, croyant qu’il en a 15, s’élance dans l’escalier! Boum! Une énorme bosse sur la tête, un poignet tout tordu, des sanglots sonores, mais surtout, une horrible panique!

Je me rends à l’hôpital le plus proche de chez moi, et non à celui où je travaille. Heureusement, on me rassure, les radiographies et l’examen neurologique sont normaux. Je m’en tire avec une nuit à surveiller fiston. De toute façon, je n’aurais pas dormi : je planifie de me morfondre de culpabilité.

Au moment où je m’apprête à rentrer chez moi au plus vite cacher ma honte et mon incompétence, l’urgentologue me redemande de lui expliquer pour la troisième fois les circonstances de l’accident. La réceptionniste insiste pour faire venir le dossier de mon petit singe de mon hôpital habituel. Et d’ailleurs, l’infirmière veut savoir pourquoi je ne m’y suis pas rendue. Et soudain une travailleuse sociale me questionne sur mes sources de stress, de fatigue... est-ce que ma vie me satisfait pleinement? Hein? Un oeil suspicieux. Un sourire gêné. 

QUOI?? et là je comprends. ÇA VA PAS NON???

Je préfèrerais, tout comme vous d’ailleurs, me faire arracher le coeur à froid plutôt que de poser un geste malveillant envers la chair de ma chair. Pour qui se prennent-ils, ces monsieur et madame parfaits? La peur fait place à de la colère...

« Comme tu as la mémoire courte », me murmure soudain mon petit esprit rationnel.

C’est vrai, je me suis souvent retrouvé de l’autre côté du miroir. Je me souviens de tous ces parents choqués par mes insinuations. Pourtant, tout enfant qui se présente à l’urgence avec un traumatisme le moindrement étrange se voit systématiquement devenir l’objet de nos suspicions.

Pourquoi? Une solide et récente étude torontoise confirme ce que je redoute tant : 20 % des cas de violence physique chez les bébés de moins de 3 ans passeraient inaperçus à la première visite chez le médecin. Il faut comprendre l’ampleur des conséquences : dans 35 % des cas, il y aura récidive (avec possibilité de lésions irréversibles) et de 5 % à 10 % de ces jeunes patients risquent de mourir s’il n’y a pas intervention!

Et ce ne sont que des statistiques mathématiques. Ces mêmes enfants voient leur confiance en la vie s’amoindrir, décrochent de l’école, souffrent de maladies psychiatriques, mais surtout, reproduisent cette violence familiale une fois qu’ils ont eux-mêmes des enfants.

Sachant cela, le médecin que je suis préfère suspecter faussement des parents innocents plutôt que de vivre avec l’ombre d’un regret sur la conscience.

Sachant cela, la maman que je suis préfère reprendre son calme, subir un interrogatoire et faire preuve de compréhension. 

Tous les enfants n’ont pas la chance d’avoir des parents comme vous et moi!

Dre Taz, Omnipraticienne
Je sais combien la santé est un sujet qui nous préoccupe tous... Inspirés par ma pratique d'omnipraticienne, mes textes sont d'abord ceux d'un parent comme vous!
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