Les fameuses études…

Les fameuses études…

Quand on me demande pourquoi j’écris ou j’interviens dans différents médias, je réponds que j’ai l’impression que les concepts issus de la recherche en psychologie ne sont pas assez bien expliqués au grand public.

C’est donc pour tenter de communiquer et vulgariser ces informations que je quitte parfois mes patients et que j’enfile mon chapeau de chercheur-praticien. Les questions de recherche sont d’une importance capitale puisqu’elles nous guident vers une meilleure compréhension de certains phénomènes et peuvent nous aider à agir directement si un facteur est nocif pour nous.

Dans le cas qui nous concerne, les recherches sur le développement de l’enfant sont centrales. Par exemple, il est important de se demander : quels sont les facteurs qui influencent le développement des troubles anxieux chez l’enfant? Quel sera l’impact de la punition corporelle sur l’enfant? Est-ce que la télévision est nuisible pour un enfant?

Anecdotes vs science

Malheureusement, je constate à travers les commentaires que je lis dans les blogues et sur les réseaux sociaux que les résultats d’études sont souvent mal accueillis ou mal interprétés par les lecteurs. J’y lis souvent ce qu’on appelle des paralogismes, définis ainsi par l’auteur Normand Baillargeon : « Un paralogisme prend souvent la forme d’un argument anecdotique, c’est-à-dire qu’il évoque une expérience personnelle pour appuyer un raisonnement. »

On met donc sur le même pied d’égalité une anecdote personnelle et une recherche scientifique, ce que j’appelle aussi le syndrome de la « belle-sœur » : ma belle-sœur n’a pas vécu cela, donc ce que dit la recherche est sûrement faux.  L’affirmation suivante illustre bien cette erreur de logique : « Mon père de 67 ans a fumé toute sa vie sans avoir de cancer du poumon, la cigarette ne provoque donc pas le cancer du poumon. »

Mais que doit-on comprendre d’une étude qui conclut que le temps passé devant la télévision pourrait avoir un impact sur les apprentissages de mon enfant? Que je suis un mauvais père parce que mes fils regardent la télévision tous les samedis matins? Que tant pis, les résultats de l’étude sont sûrement faux, car j’ai passé de nombreuses heures devant la télé petit et que je n’ai pas eu de problèmes à l’école? Que ça y est, à partir de maintenant, mes enfants ne regarderont plus la télé?

Aucune de ces réponses. Ce que l’étude me dit, c’est que la télé n’est pas inoffensive et peut avoir une influence sur la réussite scolaire de mon enfant plus tard. Certains parents se questionneront sur l’usage de la télé à la maison. Est-ce qu’ils poseront un geste? Peut-être pas, mais l’étude aura eu le mérite de susciter la réflexion et peut-être seront-ils plus attentifs aux effets de la télé sur leur enfant. Car ce que nous dit cette étude, c’est que, jusqu’à preuve du contraire, la télé a une influence sur nos enfants et cela peu importe ce qu’on en pense…

Cours 101 sur la méthode scientifique

Il est donc de mise lorsqu’on discute de recherches scientifiques de faire attention aux généralisations tirées de faits anecdotiques. Pas que les anecdotes ne sont pas importantes! En effet, elles sont souvent à la base de plusieurs découvertes scientifiques. Malheureusement, ce qu’on oublie, c’est que la science est fondée sur une méthode rigoureuse.  L’idée initiale d’une recherche peut être le fruit d’une observation isolée ou d’une anecdote. Par la suite, le chercheur utilisera la méthode scientifique comme outil d’investigation. Je vous résume ici les différentes étapes qui constituent l’essence de cette méthode :

1 - Une lecture de toute la recherche qui a été publiée sur le sujet de recherche.

2 - Le développement d’une hypothèse de départ qui pourra être rejetée ou  acceptée, selon des conditions expérimentales clairement définies.

3 - La conception et la mise en œuvre d’un plan d’expérimentation qui pourra répondre à la question.

4 - L’exécution de l’expérience selon la méthodologie proposée.

5 - L’analyse des données recueillies lors de l’expérimentation et leur impact sur la question de recherche (hypothèse confirmée ou infirmée).

6 - Une explication (discussion) des résultats de l’expérience et des limites (faiblesses) de l’étude.

7 - L’évaluation de l’article scientifique par un groupe d’experts qui analysent la méthodologie et la rigueur du raisonnement.

8 - La publication des résultats.


Ainsi, quand on parle de la recherche scientifique, on parle du travail de milliers de personnes qui tentent de répondre aux questions complexes que nous nous posons comme société et y répondre avec la meilleure méthode connue à ce jour : la méthode scientifique.

*Baillargeon, Normand, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Lux Éditeur, 2006, Montréal.

Dr Nicolas Chevrier, psychologue
Mes 3 enfants me permettent de peaufiner mes talents de psychologue tous les jours…
Tous les billets de l'auteur

Commentaires (7)

  1. David 21 octobre 2013 à 13 h 19 min
    Très pertinent comme billet! Je ne peux m'empêcher de faire le parallèle entre votre billet et le débat sur la vaccination qui causerait l'autisme. Il n'y a aucun lien scientifique entre l’autisme et la vaccination, mais de nombreuses mères (je n'ai lu que des mères à ce sujet sur les divers groupes Facebook) remettent en question ce lien pour des raisons douteuses... et ça se fait avec passion!
  2. Dominique 21 octobre 2013 à 15 h 19 min
    Et à l'ère où on peut toujours trouver quelqu'un qui dit le contraire de l'étude quelque part sur l'internet avec des sources bidons, la science prend rarement le dessus dans les débats sur les médias sociaux! La vaccination en est, en effet,un très bon exemple!

    Merci pour ce billet!
  3. Caroline 21 octobre 2013 à 15 h 56 min
    Tout comme on peut très mal interprété un article citant une recherche scientifique valable...
    Le danger de ces articles cités dans les nouveaux médias sont dans les généralisations effectivement... la clé pour contrer la mauvaise information, voir la désinformation, est dans l'utilisation du jugement et du sens critique... qui malheureusement manque parfois aux lecteurs ...

    j'imagine bien les pauvres chercheurs se dire en voyant les réactions de tout un chacun dans les médias et sur toutes les tribunes quant aux résultats de leurs études: ''Mais c'est dont pas le message que nous souhaitions véhiculé...'' un peu comme tous ces gens mal cités...
  4. Sophie Lapointe 21 octobre 2013 à 16 h 03 min
    Très bon billet, bravo! Je réfléchissais justement à ces nuances récemment en lisant des commentaires sur internet. À leur défense, je pense que certaines de ces personnes ne parlent pas de leur belle-soeur, mais bien d'eux-mêmes. Et quand il s'agit de nos enfants, nous sommes un peu soupe au lait et n'aimons pas nous faire dire 'quoi faire'. C'est un peu le même principe que les familles/amis/collègues qui donnent des conseils aux nouveaux parents (bon, il est vrai que 99% de ces conseils ne s'appuient pas sur une méthode scientifique). Par contre, le résultat est le même, si on fait (ou qu'on a fait) ce qui n'est pas recommandé, c'est dur pour l'orgueil!!
  5. Gérald Lajoie 22 octobre 2013 à 15 h 22 min
    Un peu de dissonance... je réagis plutôt négativement à votre article qui tombe, me semble-t-il dans le piège dénoncé : l'anecdote. En prenant un ou deux exemples (cancer, autisme), vous laissez de côté toutes les faiblesses des recherches. La rigueur n'est pas un gage de quoi que ce soit, hélas. Et si on parlait des fraudes parce qu'il faut publier ou périr, des résultats trafiqués pour que la thèse soit acceptée, des mauvais choix d'échantillonnage, du choix de telle méthodologie bancale, du choix de tel test statistique qui va mieux faire paraître les résultats, des conclusions qui finissent par dire que malgré les non-résultats, on a quand même raison, des conclusions démesurées, de tout ce qu'il faut simplifier pour se prononcer sur une complexité. Sans parler du complexe de supériorité de la communauté scientifique et du scientisme... Avant de lire un article scientifique, je ne fais pas un acte de foi (ce n'est pas très scientifique); je chausse mes lunettes de scepticisme. Ah et il ne faut pas oublier la méthodologie de recherche qualitative qui suit un autre schéma (plus crédible à mes yeux), etc. Loin de moi l'idée de dénigrer la recherche, mais je dénonce son idéalisation; quelques nuances auraient dû trouver leur place dans votre article.
  6. Nicolas Chevrier 23 octobre 2013 à 14 h 38 min
    @Gérald Lajoie

    Vous confondez deux réalités. La première est celle de la fraude. Or malheureusement, la fraude est présente dans toutes les professions. En fait, elle est plus en lien avec les individus que la discipline dans laquelle ceux-ci pratiquent. Parlez-en aux ingénieurs, aux courtiers en valeurs mobilières, aux banquiers et même, comme on a pu le constater dernièrement, aux policiers.

    Et la seconde est celle de la connaissance objective (sic). Or avant de pouvoir "chausser vos lunettes de scepticisme", il est fondamental de bien connaître la science; de connaitre sa façon de faire, ses statistiques, sa méthodologie, son essence même.

    En effet, tout scientifique qui se respecte ne niera jamais un commentaire fondé (une mauvaise utilisation des statistiques, une erreur de méthodologie...etc.), car il sait que de toute façon ses hypothèses seront falsifiées par la prochaine recherche.

    Critiquer une recherche scientifique est sain, mais ça doit être fait avec un argumentation logique, pas seulement parce que les résultats ne me plaisent pas...
  7. psychologue 1 novembre 2013 à 05 h 49 min
    Merci pour votre dévouement et courage dans votre quête de recette du bonheur.

Partager