Pendant des années, on nous a dit (ou fait sentir) que pour être bon parent, il fallait jouer avec nos enfants. On nous a suggéré, au minimum, 20 minutes de jeux en rentrant le soir, mais aussi quelques heures la fin de semaine.
Mais qu’est-il arrivé? On en est à l'extrême. Les enfants ont tellement l’habitude d’être pris en main, animés, « organisés », qu’ils ne savent plus jouer seuls. Sitôt qu’ils ont 5 minutes de libres devant eux, ils nous disent : « Je ne sais pas quoi faire! » Ou pire, ils nous réclament un écran pour être encore plus « pris en main » : télé, ordi, console. Je généralise.
C’est ce qu’on pouvait tirer hier, entre autres vérités, du beau documentaire dont je vous parlais dernièrement.
N’y a-t-il pas un juste milieu à trouver, entre les parents négligents (dont les enfants sont toujours livrés à eux-mêmes) et les parents surinvestis que nous sommes devenus, en croyant bien faire?
Eh bien oui : un peu de jeu guidé, mais surtout beaucoup de jeu libre. Car le jeu libre serait le plus important. C’est lui qui fait le plus appel à la créativité, à l’imaginaire, au développement de la personnalité, et même, des neurones.
Alors, pleine de bonne volonté, j'y ai été attentive dans ma propre maison. J’ai changé peu à peu de méthodes avec mes 3 enfants de 2 ans, 4 ans et 6 ans.
Au retour de l’école et de la garderie, après les câlins, les retrouvailles et les nouvelles du jour, je les « envoie » jouer, sans intervenir. J’ai même suggéré, hier, à mon fils de 4 ans de jouer dehors tout seul (ses soeurs ne voulaient pas). À ma grande surprise, il a sauté sur la proposition. Il s'est retrouvé tout seul à gratter de la neige et à remplir son camion (cela a duré 15 minutes...).
Cette « redécouverte » forcée du jeu libre ressemble presque, je trouve, à une démarche thérapeutique.
Au début, il y a une phase d’adaptation. Les enfants ne sont pas habitués. On les sent déstabilisés, ils nous tournent autour comme des mouches, font ici et là des bêtises. Puis tranquillement, quand ils sentent qu’ils n’arriveront à rien tirer de nous, ils commencent à construire leur jeu. C’est miraculeux. Et c’est une expérience qu'il faut répéter chaque jour, chaque fois un peu plus de temps, me confirmait François Cardinal hier.
Ce journaliste, auteur de l’excellent livre Perdus sans la nature - Pourquoi les jeunes ne jouent plus dehors et comment y remédier, a fait la même chose chez lui. Voici le blogue tiré de ce livre, qui vaut aussi le détour.
Comme moi, en parent bienveillant, il avait l’habitude de faire le G.O. chaque fois que son fils de 4 ans le lui demandait. Mais l’écriture de ce livre l’a poussé à se remettre en question. Il lui a donné envie de donner de la liberté à son petit, de lui faire découvrir la richesse de « l'ennui ».
«J’ai décidé de le laisser se débrouiller seul, de l’abandonner à ne rien faire, pendant que je devais travailler. Puis, je me suis rendu compte qu’il fallait 20 minutes pour qu’il commence à parler tout seul, à tomber dans son monde imaginaire. Or, ces 20 minutes, la plupart des enfants ne l’ont pas. C’est le temps qu’il faut pour laisser venir leur créativité! », m’a-t-il fait remarquer.
Trop protecteur, comme beaucoup de parents, il s’est aussi imposé de lui laisser des marges d’autonomie et de liberté, dans la rue.
« En sortant de notre gare, on peut tourner à droite ou à gauche, et les deux chemins se retrouvent à notre maison. Quand il avait 5 ans, je lui ai dit : prends ton bord, je prends le mien! Il était un peu déstabilisé, pas sûr de lui, mais il l’a fait. Puis quand on s’est retrouvé, il y avait des étoiles dans ses yeux. Il avait l’impression d’être revenu tout seul de l’école. Un immense sentiment de fierté », raconte-t-il.
On en est donc là. À « organiser » l’ennui et le temps libre de nos enfants. À se « forcer » à leur lâcher la main, pour les laisser grandir et développer leur estime d’eux-mêmes.
N’est-ce pas franchement ironique, après s’être longtemps trompé à vouloir les occuper à tout prix, à les protéger à tout prix?
Vous, leur laissez-vous des moments de liberté, dans le jeu ou dans la rue?