Je vois mes enfants grandir à vue d'oeil. Souper après souper, mes Tout-Petits s'assoient toujours un peu plus haut à table.
Devant Chérie, je contemple ma famille et je bombe le torse. Aujourd'hui, je me considère comme un vrai un homme, bien assis à la place du père à table. Pas celui qui prononce le bénédicité. Pas un homme au sens où j'ai dévissé la tête d'un adversaire au bout de la patinoire. Un homme dans ma contribution à la création. Et quelle responsabilité à assumer!
« Papa, à la garderie, Untel-Eudes m'a poussé et je suis tombé par terre! » Mon fils termine sa phrase et déjà, je me vois déjà à la rescousse, en train de secouer l'assaillant la tête à l'envers. « Et toi, tu as réagi comment? », je lui demande. « Bien papa, j'ai rien fait! »
Mes conseils s'imposent d'urgence. Chérie me fixe intensément, attend mes sages paroles. Toute-Petite me dévisage, me dit que j'ai un gros nez... Tout à coup, je me sens propulsé sur la tribune du Conseil de sécurité de l'ONU. Je me prononce.
« Mon garçon, quand on te pousse, tu repousses encore plus fort! Après, tu vas dénoncer l'agresseur à l'éducatrice! » Mauvaise réponse, à en juger par les yeux exorbités de Chérie. Je sais qu'elle rage, à voir la vigueur avec laquelle elle pique sa salade. Pourtant, j'avais mûri ma réflexion depuis longtemps. Dans une autre situation semblable, Chérie lui avait bien déjà conseillé de se rendre directement à l'éducatrice pour rapporter la situation. Mais la stratégie m'a toujours paru incomplète... Il manquait la riposte défensive. La claque qui défoule sans incriminer et envoie un signal clair : tu ne me toucheras plus, bonhomme, j'ai pas peur de toi. Un message pour l'agresseur. Mon message à mon fils.
Pendant un court instant, on s'entend respirer, entrecoupé du bruit des ustensiles dans l'assiette. Puis, l'Assemblée se manifeste.
— Non, Danny, on ne leur apprend pas à frapper! [Espèce de gars, toujours prêt à vouloir frapper!]
— Mon amour, le karaté donne le droit de répliquer à une attaque, non? [C'est bon comme exemple! Puis c'est assez les moumouneries! J'imagine que tu voudrais discuter!]
— Je veux bien, mais on parle d'enfants au CPE! [Cowboy, on ne se fait pas justice soi-même!]
Les enfants écoutent très attentivement notre échange en ping-pong. Tout-Petit déballe ses scénarios. « La prochaine fois, papa, je vais lui envoyer des lasers ultraviolents dans les yeux pour le faire dormir et puis un coup au coeur et il arrêtera de respirer, et puis... » WO les moteurs, Destroyer. Je veux bien t'apprendre à te défendre, mais fais comme moi et contiens tes fantasmes!
Et là, il y a les yeux de Chérie. Deux boules de feu qui me décochent un regard que l'on peut traduire par « Bravo! Regarde ce que tu viens de déclencher! » Ma petite fille, qui veut bien participer au chaos, y va d'une description de torture bien à elle. J'interviens pour calmer l'atmosphère. « Écoutez-moi bien les enfants. On ne frappe jamais, on ne mord jamais, on ne fait jamais mal à un ami... en premier! »
Chérie allait exploser quand fiston a essayé de m'écraser la main, en réplique à mon petit coup de pied décoché sous la table (diversion oblige!). À la place, son bras frappe le jus de raisin qui m'explose dessus! Je n'ai même pas eu le temps d'une réaction quand j'aperçois un sourire rayonnant. « Vous voyez les gars, les batailles finissent toujours mal! » Et vlan dans les dents!