«N'abandonne jamais!» Vraiment?

«N'abandonne jamais!» Vraiment?
27 octobre 2017
Abandonner est-il un échec? Faut-il persévérer à tout prix? Des questions qui méritent réflexion.

Le père d’un enfant autiste est déterminé à ce que son fils fréquente l’école régulière. Depuis des années, il se bat, fait valoir ses droits, pousse ici et tire là. Les résistances qu’il rencontre semblent le motiver davantage à poursuivre son combat.

Beaucoup ont de l’admiration pour lui. Je suis de ce nombre, mais quand je le regarde, quand je vois sa famille, ses deux autres filles, quand je vois le prix qu’ils paient (la tension permanente, les disputes, l’épuisement, l’anxiété des deux petites filles), je me demande s’il ne devient pas urgent de créer assez d’espace pour lui afin de permettre une réévaluation de la situation dans son ensemble. Quand je lui en fais la suggestion, il me répond : « Never give up! C’est le secret. »

Ces temps-ci, on trouve une multitude de vidéos qui répètent inlassablement Never give up! N’abandonne jamais! En anglais ou en français, ces champions de la réussite (apparente) nous assènent sans relâche ce mot d’ordre qui devrait tout changer, tout résoudre, tout permettre. Ne jamais lâcher, quoi qu’il arrive.

Avec des images qui montrent la souffrance, la fatigue, l’épuisement, puis la révélation, nous devons comprendre que ceux et celles qui atteignent leur but sont ceux et celles qui ne lâchent jamais. Jamais. Qui persistent. Qui s’entêtent, malgré les obstacles et les reculs. N’abandonne jamais!

Le coureur qui se claque le muscle de la cuisse et termine sa course olympique. Le jeune paumé et intoxiqué qui est devenu un conférencier couru et riche parce qu’il n’a jamais lâché. La jeune danseuse qui perd une jambe dans un accident de voiture et remonte la pente pour devenir médaillée en gymnastique au sol.

On les regarde et on se dit « Wow! Oui, on dirait bien que c’est ça le secret. » Ne jamais lâcher.

Sous-entendu que ceux et celles qui lâchent... sont des lâches.

Sous-entendu que si tu veux vraiment, tu peux.

Sous-entendu que la valeur de la personne est liée à ses accomplissements spectaculaires devant l’adversité.

Trois affirmations qui créent des dommages souterrains dans la vie et le coeur de tous ceux et celles qui font de leur mieux sans atteindre leurs buts, sans réaliser d’exploit.

Abandonner est-il un échec?

N’abandonne jamais. On veut croire qu’une consigne aussi simpliste est la clé magique qui fait apparaître la sortie du labyrinthe dans lequel la vie nous mène parfois. Mais les clés magiques n’existent pas et la meilleure chance qu’on a de retrouver notre chemin, c’est parfois de s’arrêter, respirer, se calmer et appeler à l’aide.

Je ne suis pas en train de dire qu’il faut arrêter de se battre pour nos idéaux et tout ce qui a du prix à nos yeux. Je suis en train de dire qu’on a aussi le droit de renoncer, bifurquer et choisir nos combats sans qu’aucune de ces actions n’altère notre valeur, notre courage, notre force. Il faut parfois bien plus de courage et de force pour faire face à la réalité que de persister tête baissée.

Ne jamais abandonner? Ce serait s’exposer à nier la vérité de nos propres limites et de notre contexte. Ce serait refuser de reconnaître que nous avons le droit de changer d’idée, de nous « réenligner », de nous être trompés. Ce serait se priver de la possibilité de cueillir la sagesse qu’on trouve dans l’acceptation. On a le droit de s’arrêter assez longtemps pour avoir le temps de se demander si c’est toujours ce chemin qui nous appelle ou si c’est le temps de changer de route.

Comment savoir si nous sommes en train d’abandonner avant d’avoir donné tout ce qu’on pouvait? Sans doute n’y a-t-il pas de réponse simple à cette question. Peut-être que ce qu’il ne faut jamais abandonner, c’est la petite voix qui nous parle à l’intérieur, sans toujours nous dire ce qu’on voudrait entendre. Celle qui nous relie profondément à notre nature humaine avec toutes ses imperfections et ses grandeurs. Celle qui guide les humains dans tous les labyrinthes depuis la nuit des temps.

Peut-être que c’est la seule façon de ne jamais abandonner personne derrière, y compris nous-même.

 

Ce texte a été originalement publié sur le blogue de  France Paradis.

 

Photo : GettyImages/claylib

France Paradis
Orthopédagogue de formation, je présente des conférences et j’offre des ateliers en intervention psychosociale depuis de nombreuses années. J'aime aussi me définir comme une archéologue du sens des choses.
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Commentaires (2)

  1. Mélissa 30 octobre 2017 à 11 h 03 min
    Ce texte me rappelle une discussion avec une cousine enceinte. Je vous mets en contexte: j'ai 2 filles, la première que j'aie eu par césarienne et que je n'ai pas allaiter et la deuxième que j'ai eu naturellement et que j'ai allaité. Avec ma cousine on discutait d'allaitement puisque c'est ce qu'elle voulait faire. Je lui disais que j'avais essayer pour la première mais comme elle ne coopérait pas j'ai arrêté de m'obstiner et j'ai opter pour du lait maternisé. C'est là qu'elle m'a lâché une phrase qui me hante encore aujourd'hui (4 ans plus tard): ha bin l'a t'aurais du persévérer ça aurait marché... A ma grande, j'ai eu un travail et des poussées pour un total de 23H avant qu'on m'envoie en césarienne. J'ai passé 42h éveillée. J'ai eu 3 infirmières qui ont essayer de tirer du colostrum sans bon résultat. Ma fille me prenait pour une suce, elle tétait pas assé fort pour boire. Comme ma fille perdait du poids quand elle aurait du en prendre, j'ai fini par décidé de lui donner de la formule. Je n'ai pas vécu ça comme un échec, j'ai simplement pris une décision qui permettais de nourrir ma fille tout en prenant soins de ma santé physique et mental. Je n'ai pas échouer, j'ai simplement arrêté, ré-évaluer la situation et choisi un autre moyen d'atteindre mon but qui était de nourrir mon enfant. J'ai de la difficulté a comprendre les mères qui vivent comme un échec l'arrêt de l'allaitement. Oui c'est un moyen de créer des lien avec son enfant, mais au départ le but n'est il pas de nourrie son enfant? Voiçi ce que je répète toujours: on fait ce que l'ont peut avec ce que l'on a, on peut essayer d'en faire plus mais malgré tout le ''vouloir'' que l'ont a si on n'a pas le ''pouvoir'' c'est difficile d'en ''avoir'' plus.
  2. PigJoy 1 novembre 2017 à 09 h 21 min
    On peut avoir l'impression de vivre un échec parce qu'on a pas atteint son objectif, tout en prenant la bonne décision pour sa santé mentale et physique: Mon objectif était d'allaiter minimum 6 mois. Comme j'ai allaité seulement 1 mois, oui je l'ai pris comme un échec. Avec du recul, je sais que j'aurais rempiré mon cas (dépression, mamelons qui saignait, etc.) si je m'étais acharnée...

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