Une grossesse «pas joyeuse», un tabou

Une grossesse «pas joyeuse», un tabou
16 février 2017
Rendue au milieu du deuxième trimestre, le bonheur incontournable de la maternité que Facebook et autres médias déversent partout ne t’habite pas du tout. Le pire, je le vois bien, c’est que tu t’en veux.

Chère Amélie, l’autre jour au resto, tu avais la mine basse. Pendant que tout le monde te demandait les résultats de ta dernière échographie, j’ai bien vu que ça ne te tentait pas du tout d’en parler.

Je veux te dire à quel point je suis contente que tu n’aies pas fait semblant de vivre une grossesse fabuleuse! Ça nous a tous et toutes permis d’être avec toi et de t’entendre, plutôt que de passer tout droit en te laissant seule avec ta peine. Ce n’est pas les résultats de l’échographie qui te rendent triste, c’est quelque chose d’autrement plus difficile à nommer : la joie n’est tout simplement pas au rendez-vous de cette grossesse.

Rendue au milieu du deuxième trimestre, le bonheur incontournable de la maternité que Facebook et autres médias déversent partout ne t’habite pas du tout. Le pire, je le vois bien, c’est que tu t’en veux. Ton amoureux t’adore, ce bébé est le fruit d’un désir mûrement réfléchi, tu gagnes bien ta vie, ta famille t’entoure... Tu te dis que tu devrais être parfaitement heureuse. Dans l’incompréhension qui t’habite, tu te fouettes en espérant remettre les choses « comme il faut ». Mais c’est le contraire qui se produit : la honte et la culpabilité n’ont jamais permis à personne d’aller mieux.

Tu te demandes où se trouve l’amour maternel que tant d’autres femmes racontent; où sont les élans d’amour inconditionnel qui remplissent les pages des réseaux sociaux; où sont les étoiles dans les yeux et les soupirs de bonheur. Dans le silence de ton cœur, tu te répètes que les petits coups de pieds de cet enfant à naître devraient t’émouvoir au lieu de te tomber sur les nerfs. Est-ce qu’on ne l’écrit pas partout? Peut-être crois-tu que tu n’es pas normale; que quelque chose cloche chez toi et que... peut-être... ça veut dire que... tu ne seras pas une bonne mère.

Stop. Arrêtons le hamster qui tourne de plus en plus vite dans ta tête.

Ce n’est pas une équation et nos qualités de mère ne tiennent pas au nombre de fois où nous avons été émues pendant la grossesse. Tu es toujours la même jeune femme formidable qu’avant ta grossesse! J’honore au plus haut point ce courage et cette audace qui t’ont si souvent permis de te relever et de faire face aux changements. En nous parlant de tes sentiments liés à cette grossesse, ils serviront leur office encore une fois.

Ma belle Amélie, je veux que tu saches que tu n’es pas la seule à connaître une grossesse comme celle-là. Parfois, les femmes portent bien plus que leur bébé pendant la grossesse. L’enfantement, c’est peut-être l’expérience de transformation la plus puissante et profonde qu’une personne puisse vivre. Elle plonge ses racines dans chaque parcelle de notre histoire, commencée bien avant notre naissance. Dans chaque idée, chaque croyance, chaque espérance aussi.

Porter un enfant et le mettre au monde soulève chacune des pierres sous lesquelles nous avons caché nos peurs, nos déceptions et nos doutes. Ne doute pas que, pour beaucoup d’entre nous, ce n’est pas un pique-nique.

Je suis contente d’apprendre que tu as contacté un centre périnatal communautaire. Tu y trouveras des femmes qui savent les mots et les gestes qui permettent de traverser ces torrents tumultueux qui jaillissent parfois de sous ces pierres soulevées. La maternité demeure le plus redoutable des actes de création puisque, d’une certaine façon, c’est encore nous que nous mettons au monde; nous-la-mère, nous-la-femme, nous-qui-ne-serons-plus-jamais-les-mêmes. Qui, alors, aurait l’audace de prétendre qu’il n’y a pas autant de routes que de femmes qui y avancent!

Avec la même bravoure et la même hardiesse que tu manifestes depuis si longtemps, tu vas ouvrir ton cœur et accueillir cette jeune femme remarquable que tu es et qui est en train de soulever la montagne de sa vie afin qu’un être humain puisse jaillir vers la lumière. Si cette tâche ne mérite pas toute ta compassion, alors je ne sais pas ce qui la mérite!

 

Ce texte a été originalement publié sur le blogue de  France Paradis.

 

Photo : GettyImages/Dean Mitchell

France Paradis
Orthopédagogue de formation, je présente des conférences et j’offre des ateliers en intervention psychosociale depuis de nombreuses années. J'aime aussi me définir comme une archéologue du sens des choses.
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Commentaires (10)

  1. Rosiba 16 février 2017 à 13 h 46 min
    Cela ne doit pas être facile. Chaque femme vit les changements qu'apporte une grossesse de façon différente. Certaines seront sur un nuage rose durant 9 mois mais après, bonjour la dépression post-partum qui mène à des idées suicidaires. D'autres doivent tenter de concevoir un bébé pendant des années. Et pour d'autres, tout va bien, mais l'enfant a des problèmes de santé! Oh la vie, chaque personne doit faire sa bataille...
  2. Marie-Josée 16 février 2017 à 14 h 01 min
    Bonjour, Il y a beaucoup de tabou autour de la grossesse et de la venue d'un premier enfant. On a l'impression que toutes les femmes sont comblées par une grossesse (lorsque celle-ci a été planifiée évidemment) ou par la venue d'un bébé mais ce n'est pas toujours le cas et on se sent bien "extra-terrestre" lorsque ça arrive. Je me souviens avoir demandé à une très bonne amie "à quel moment ça deviendra l'fun" celle-ci ne pouvant pas comprendre que pour moi, ce ne l'était pas vraiment, que la vague d'amour attendue n'était pas au rendez-vous. C'est devenu de plus en plus facile et je suis maintenant maman de 2 beaux garçons que j'aime de tout mon cœur. Les premiers mois de mon garçon ont été moins facile mais c'est du passé, heureusement
  3. Michelle 16 février 2017 à 14 h 15 min
    Expérience personnelle, j'ai pris conscience de ce qui m'arrivait à la fin du 3e trimestre, quand j'ai cessé de travailler. C'était un sentiment d'écoeurement mélangé à du regret. Les questions « Merde, mais qu'est-ce que j'ai fait? Qu'est-ce qui m'a pris? » me tournaient sans cesse dans la tête. C'était trop honteux pour en parler à mon conjoint ou à ma famille, j'avais toujours voulu être maman. Une semaine et demi après ma date prévue d'accouchement (dépasser mon terme n'a fait qu'empirer la situation je crois), j'ai reçu mon petit paquet gluant sur mon ventre en me disant « C'est pas vrai... maintenant, je suis pognée avec ça... ». De retour à la maison, je me souviens d'avoir dit à mon conjoint que ça ne me ferait pas un pli si cet enfant-là mourait (ça me crève le coeur de l'écrire aujourd'hui). Comme une maman robot, je me suis occupée de mon enfant sans joie les premiers mois. Sans pouvoir expliquer pourquoi, sans raison particulière, le sentiment d'attachement a fini par remplacer le sentiment d'obligation que j'avais. La nature fait bien les choses il faut croire, car tout a fini par rentrer dans l'ordre sans que personne n'intervienne. Aujourd'hui, la gorge me serre quand je pense à ma puce qui prendra la maternelle éventuellement. Les grossesses qui ont suivi celle-là ont été bien différentes. À l'accouchement, l'amour inconditionnel était au rendez-vous.
  4. Mona 16 février 2017 à 15 h 22 min
    tout simplement merci!!
  5. Fannie 16 février 2017 à 19 h 47 min
    C'est rassurant à lire. Merci! Si je pouvais revenir en arrière, j'irais consulter quand ça m'a pris à la fin de ma grossesse au lieu de tout garder ça pour moi.
  6. Annouk 16 février 2017 à 20 h 58 min
    Je comprends bien le sentiment... Pour ma première grossesse, on dirait que je n'étais pas au courant que je pourrais ne pas trouver ça si génial que ça. Tout du long c'était l'ascenseur émotionnel, je me sentais déprimée sans raison apparente et j'avais l'impression de ne plus savoir qui j'étais. Je sentais que je n'étais sûrement pas la seule à ressentir ça, mais ce n'était pas évident de trouver des témoignages à ce sujet! À la naissance de ma fille ça m'a pris quelques temps pour m'attacher vraiment, mais finalement c'est venu, et l'amour est allé en s'intensifiant. Je n'avais tellement pas apprécié cette expérience de grossesse que ça m'a pris 5 ans pour me motiver moi même à retomber enceinte... et avec raison car ça s'est déroulé exactement de la même manière! Mais je savais à quoi m'attendre cette fois-ci et vraiment, le jour après l'accouchement, je me sentais tellement bien, plus enceinte et avec le bébé. L'accouchement a été une libération physique et psychologique. Mais pour résumer, et si ça peut rassurer du monde: malgré le fait que je n'étais pas une femme enceinte du tout épanouie, et mes craintes durant la grossesse, tout s'est placé, j'adore mes filles, et je me trouve une bonne mère!
  7. Amélie C 17 février 2017 à 09 h 53 min
    Merci pour ce texte qui ne m'était pas destiné à l'origine mais qui me rejoint énormément. J'attend mon premier d'ici quelques jours. Outre beaucoup de reflux gastriques, je n'ai pas eu une grossesse difficile. Pas de nausées, pas de sautes d'humeur et peu de prise de poids. Ce bébé était voulu. Nous sommes rendus là dans nos vies. Depuis que je sais à propos de cette grossesse, je suis contente d'avoir eu Dame Nature de mon coté pour concevoir sans aide mais pour le reste, je me sens un peu ambivalente. Lorsque nos familles l'ont su, tous étaient super excités sauf moi. Ça a été long avant que le bureau le sache car je ne partageais clairement pas l'excitation des autres par rapport à ce qui s'en venait. Je trouve ça triste car ça a un peu brisé le lien fort que j'avais avec ma mère. Ça me tapait sur les nerfs qu'elle soit aussi joyeuse a ce propos quand moi, je ne ressentais pas ces grandes émotions. Je sais que je vais m'attacher à cet enfant mais il me faudra un moment. J'ai toujours été réticente aux changements, je me connais, mon temps d'adaptation est lent même si c'est quelque chose de positif dans ma vie. Mon conjoint le sait et il est très aidant dans tout cela, ce sera un très bon papa et ça me rassure beaucoup. Parce que le premier mot qui me vient quand on me demande de décrire mon sentiment général par rapport à cela n'est pas excitée ou en extase mais bien terrifiée. Je me suis sentie pareille lorsque nous avons acquis notre 1ere maison. J'étais terrifiée de la responsabilité que je venais de prendre et à mesure que mon sentiment d'être chez-moi a été relié à cet endroit, j'ai connu le bonheur d'être propriétaire et d'être chez-moi. La norme sociale est forte et elle est imposée de toute part. Il faut bien se connaître pour apprendre à vivre en marge de celle-ci et ne pas être malheureux pour autant. Bien que tout n'ait pas été rose lors de ma première grossesse, je n'exclus pas d'avoir plus d'un enfant car je sais fort bien que lorsque je ne vis pas de l'inconnu, je suis plus prompte à apprécier le moment. Merci de ressortir ces tabous dont peu de gens parlent!
  8. Marie-Claude 17 février 2017 à 11 h 04 min
    Vos témoignages me touchent. J'en suis à ma deuxième grosssesse et je ne vais tellement pas bien. J'ai très bien vécu ma première grossesse il y a deux ans. J'avais attendu toute ma vie pour connaître le bonheur de devenir mère. J'ai eu de l'énergie jusqu'à la fin. L'accouchement s'est bien passé et je suis tout de suite tombée en amour avec ma fille. Maintenant, c'est tellement différent. Je ne me reconnais plus. Mon humeur change vite, j'ai la mèche courte, j'ai mal partout, je pleure pour rien, tout me stresse. Et surtout je m'en veux de ne pas désirer mon fils autant que j'avais désiré ma fille. Comme quoi chaque grossesse est différente. J'espère juste le vent trournera quand je tiendrai mon bébé dans mes bras et que mon coeur s'ouvrira à ce nouveau bébé qui ne mérite pas une maman triste. Merci d'avoir abordé le sujet. C'est en effet tabou et à part à mon conjoint qui voit bien que ça ne va pas, j'avoue que j'en parle à personne.
  9. KatMarieChant 17 février 2017 à 15 h 28 min
    Et en plus à la deuxième grossesse, nous avons de la fatigue supplémentaire à gérer! Ce n'est pas toujours facile, il ne faut pas se sentir coupable! :)
  10. Valérie 17 février 2017 à 17 h 53 min
    J'ai toujours voulu etre maman. Toute ma vie. Quand jai fait ma premiere fausse couche, jai pleuré moins que mon mari. Quand je suis tombee enceinte apres, je n'étais pas transportée de joie. Javais honte de ne pas l'être. J'ai fait semblant. J'ai apprivoisé mon bébé tout au long de ma grossesse, mais pas de coup de foudre a la naissance. J'ai appris a laimer avec le temps, comme chaque personne aue je rencontre. Et jai laissé partir la culpabilité.